Mar 31 2011

3 x Grand

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SOURCE: www.woxx.lu – Luc Caregari

Cette semaine les trois derniers bébés du cerf bleu ont été présentés: des films documentaires sur la Grande Région et son « épopée ».

Chassez le cerf bleu et il revient au galop. C’est ce que penseront peut-être quelques-un-e-s de celles et de ceux qui iront voir « L’épopée de la Grande Région » au cinéma ces prochaines semaines. Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce titre ? L’épopée du preux chevalier qui abattit le cerf bleu pour le manger tout cru ? Non, en fait il s’agit de trois films documentaires qui ont été financés par le budget de l’année culturelle 2007 et qui viennent enfin d’être finalisés. C’est donc aussi une excellente occasion de se poser la question suivante : Quatre ans après, que reste-t-il de l’enthousiasme de la capitale culturelle européenne luxembourgeoise et grand-régionale ?

Honnêtement, pas grand chose, sinon quelques institutions aux noms aussi grandiloquents que leur contenu est inconnu du public et qui s’efforcent de perpétrer dans les coulisses, ou du moins sur papier, les efforts menés en 2007. A la rigueur aussi quelques collaborations entre artistes, mais l’effet escompté, à savoir une vraie prise de conscience de la communauté que forment les six partenaires de ladite Grande Région, est restée aussi utopique que désirée. Mais bon, finalement depuis 2007 il y a eu d’autres chats à fouetter : une crise financière qui a affecté parmi d’autres le monde culturel et certainement freiné quelques initiatives plus ambitieuses au risque de provoquer un certain repli identitaire sur les sphères nationales, délaissant par la même le territoire trop théorique et expérimental de la Grande-Région. Et puis, il suffit d’allumer la télévision pour se rendre compte qu’en ce moment le monde est un peu en train de perdre la boule.

Il régnait donc une curieuse atmosphère au cinéma Utopolis ce mardi soir, lors de l’avant-première des trois films documentaires qui forment « L’épopée de la Grande-Région ». Un peu comme si on avait exhumé encore une fois l’optimisme et l’urgence créatrice de l’année culturelle, un peu comme si – les portes une fois fermées – exclu le mauvais monde 2011 pour replonger dans un passé certes proche, mais pourtant assez lointain pour le glorifier un tant soit peu. En d’autres mots : il flottait dans l’air un curieux parfum de nostalgie?

Mais avant d’en venir aux documentaires eux-mêmes, il faut à ce point exprimer une critique élémentaire du concept de « L’épopée de la Grande Région » : la longueur. Un film à 52 minutes ça va, deux de suite ça commence à lasser mais au troisième on commence à se demander pourquoi on ne va plus souvent dans des rétrospectives d’Ingmar Bergman tellement c’est long. Quoiqu’il ne faudrait en aucun cas sacrifier un des documentaires ; il aurait fallu peut-être développer une autre formule pour le projet.

Venons-en donc au premier film : « Eurobabel » de Stéphane Bubel. C’est une oeuvre en somme légère et ludique qui présente l’énorme avantage de ne pas se prendre trop au sérieux. Stéphane Bubel réussit ce tour de force en employant deux astuces : premièrement, il s’implique personnellement dans le film, puisque le personnage principal est son fils Yanis. Agé de quelques mois à peine, il apparaît régulièrement en gros plan pour donner son « commentaire » de la narration exécutée par son paternel. Secondo, Bubel profite de cette constellation pour se permettre quelques raccourcis et une distance ironique qui donne au film une légèreté qu’on ne retrouvera pas dans les deux autres. La narration qui commence par l’obligatoire « Il était une fois? » pose le début de l’histoire de la Grande Région au moment de la mort de Charlemagne et de la division de son empire entre ses trois fils. C’est connu, Lothaire et sa Lotharingie – un nom qui n’apparaîtra que plus tard – coincé entre ses deux frères, n’était pas très content du lopin de terre que lui avait légué son paternel. Alors que l’un fonda l’empire français, l’autre faisait de même avec l’empire germanique – et on connaît le reste de l’histoire. Ce que Bubel entreprend c’est justement de raconter l’histoire de cet « empire du milieu » que beaucoup de personnes ignorent encore de nos jours. Et pour ce faire, rien de mieux qu’un conte de fées où s’affrontent lutins et autres créatures fantasmagoriques. Pour l’anecdote : les lutins c’est les Luxos. En fin de compte « Eurobabel » est peut-être le seul des trois films qui pourrait sans problème trouver un public au-delà de nos latitudes, puisqu’il est aussi bien informatif que drôle et équilibré. Et honnêtement, entendre parler Schuman avec une fausse voix de lutin, ça vaut le coup.

Cerf exhumé

« Blà, Blä, Blá », par Donato Rotunno, le second film, ne remplit pas ces conditions à cent pour cent et c’est bien dommage, car l’idée du réalisateur était plutôt originale : mettre en scène « Bingolingo », un faux quiz sur la Grande Région, en alternant les prises de studio avec des interviews bien réelles axées sur les spécificités linguistiques du cru. Mais malheureusement, la sauce ne prend pas vraiment. D’abord le spectateur a du mal à comprendre le concept voulu par Donato Rotunno, et puis les excursions sur le terrain réel sont mal équilibrées. En finale, le réalisateur passe à côté de pas mal de dimensions en se résignant à n’interviewer que deux groupes de gens : des « vrais » Luxembourgeois dans un café qui expliquent leur façon d’aborder ce chaos, ce qui est vraiment très drôle, et puis des écoliers de tous âges fréquentant l’école européenne. Or le quotidien de cette dernière – même s’il est linguistiquement encore plus complexe – n’est pas celui de la rue. Quid des vieux Italiens qui causent au soleil dès qu’il se montre et des langages hybrides luso-franco-serbo-italo-luxembourgeois parlés par les gamins des quartiers plus pauvres de Luxembourg ou du Sud du pays ? Cette carence gâche un peu les ambitions du jeune réalisateur, qui, pourtant a eu le mérite de l’idée la plus originale.

Ce qui n’est malheureusement pas le cas du dernier film : « Chuchotements de la Grande Région » de Rüdiger Mörsdorf. Là, on est carrément dans le style reportage historique à trois balles que passent les chaînes privées de seconde et de troisième zone, et encore de préférence après minuit. Certes, la thèse initiale de Mörsdorf vaut bien qu’on s’y attarde un peu, mais l’éxécution du tout avec reconstitutions historiques à l’appui est franchement ennuyante.

Quant à la thèse de « Chuchotements de la Grande Région », elle est surtout intéressante car elle légitime un discours ambiant, actuel et particulièrement nauséabond : les racines chrétiennes de l’Europe. Selon le réalisateur, l’histoire de la Grande Région commence en l’an 600 quand débarque le moine irlandais Colomban. Initié aux rites celtiques et druidiques de sa culture, il les a mélangés à sa nouvelle religion à laquelle il vient de se convertir : le catholicisme. Mörsdorf explique comment les moines irlandais ont changé la donne en inventant leur église et leur façon de vivre la foi. Et tout au long du film il tire des parallèles avec l’histoire, pour en arriver à comparer le moine Colomban à Robert Schuman. Un peu trop pathétique après tout.

En bref : « L’épopée de la Grande Région » n’est certes pas parfaite, mais elle vaut bien qu’on lui sacrifie une soirée, ne serait-ce que pour se frotter à ces trois représentations différentes à tous niveaux de ce que nous sommes et de ce que nous pensons être.

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SOURCE: www.woxx.lu – Luc Caregari

Cette semaine les trois derniers bébés du cerf bleu ont été présentés: des films documentaires sur la Grande Région et son « épopée ».

Chassez le cerf bleu et il revient au galop. C’est ce que penseront peut-être quelques-un-e-s de celles et de ceux qui iront voir « L’épopée de la Grande Région » au cinéma ces prochaines semaines. Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce titre ? L’épopée du preux chevalier qui abattit le cerf bleu pour le manger tout cru ? Non, en fait il s’agit de trois films documentaires qui ont été financés par le budget de l’année culturelle 2007 et qui viennent enfin d’être finalisés. C’est donc aussi une excellente occasion de se poser la question suivante : Quatre ans après, que reste-t-il de l’enthousiasme de la capitale culturelle européenne luxembourgeoise et grand-régionale ?

Honnêtement, pas grand chose, sinon quelques institutions aux noms aussi grandiloquents que leur contenu est inconnu du public et qui s’efforcent de perpétrer dans les coulisses, ou du moins sur papier, les efforts menés en 2007. A la rigueur aussi quelques collaborations entre artistes, mais l’effet escompté, à savoir une vraie prise de conscience de la communauté que forment les six partenaires de ladite Grande Région, est restée aussi utopique que désirée. Mais bon, finalement depuis 2007 il y a eu d’autres chats à fouetter : une crise financière qui a affecté parmi d’autres le monde culturel et certainement freiné quelques initiatives plus ambitieuses au risque de provoquer un certain repli identitaire sur les sphères nationales, délaissant par la même le territoire trop théorique et expérimental de la Grande-Région. Et puis, il suffit d’allumer la télévision pour se rendre compte qu’en ce moment le monde est un peu en train de perdre la boule.

Il régnait donc une curieuse atmosphère au cinéma Utopolis ce mardi soir, lors de l’avant-première des trois films documentaires qui forment « L’épopée de la Grande-Région ». Un peu comme si on avait exhumé encore une fois l’optimisme et l’urgence créatrice de l’année culturelle, un peu comme si – les portes une fois fermées – exclu le mauvais monde 2011 pour replonger dans un passé certes proche, mais pourtant assez lointain pour le glorifier un tant soit peu. En d’autres mots : il flottait dans l’air un curieux parfum de nostalgie?

Mais avant d’en venir aux documentaires eux-mêmes, il faut à ce point exprimer une critique élémentaire du concept de « L’épopée de la Grande Région » : la longueur. Un film à 52 minutes ça va, deux de suite ça commence à lasser mais au troisième on commence à se demander pourquoi on ne va plus souvent dans des rétrospectives d’Ingmar Bergman tellement c’est long. Quoiqu’il ne faudrait en aucun cas sacrifier un des documentaires ; il aurait fallu peut-être développer une autre formule pour le projet.

Venons-en donc au premier film : « Eurobabel » de Stéphane Bubel. C’est une oeuvre en somme légère et ludique qui présente l’énorme avantage de ne pas se prendre trop au sérieux. Stéphane Bubel réussit ce tour de force en employant deux astuces : premièrement, il s’implique personnellement dans le film, puisque le personnage principal est son fils Yanis. Agé de quelques mois à peine, il apparaît régulièrement en gros plan pour donner son « commentaire » de la narration exécutée par son paternel. Secondo, Bubel profite de cette constellation pour se permettre quelques raccourcis et une distance ironique qui donne au film une légèreté qu’on ne retrouvera pas dans les deux autres. La narration qui commence par l’obligatoire « Il était une fois? » pose le début de l’histoire de la Grande Région au moment de la mort de Charlemagne et de la division de son empire entre ses trois fils. C’est connu, Lothaire et sa Lotharingie – un nom qui n’apparaîtra que plus tard – coincé entre ses deux frères, n’était pas très content du lopin de terre que lui avait légué son paternel. Alors que l’un fonda l’empire français, l’autre faisait de même avec l’empire germanique – et on connaît le reste de l’histoire. Ce que Bubel entreprend c’est justement de raconter l’histoire de cet « empire du milieu » que beaucoup de personnes ignorent encore de nos jours. Et pour ce faire, rien de mieux qu’un conte de fées où s’affrontent lutins et autres créatures fantasmagoriques. Pour l’anecdote : les lutins c’est les Luxos. En fin de compte « Eurobabel » est peut-être le seul des trois films qui pourrait sans problème trouver un public au-delà de nos latitudes, puisqu’il est aussi bien informatif que drôle et équilibré. Et honnêtement, entendre parler Schuman avec une fausse voix de lutin, ça vaut le coup.

Cerf exhumé

« Blà, Blä, Blá », par Donato Rotunno, le second film, ne remplit pas ces conditions à cent pour cent et c’est bien dommage, car l’idée du réalisateur était plutôt originale : mettre en scène « Bingolingo », un faux quiz sur la Grande Région, en alternant les prises de studio avec des interviews bien réelles axées sur les spécificités linguistiques du cru. Mais malheureusement, la sauce ne prend pas vraiment. D’abord le spectateur a du mal à comprendre le concept voulu par Donato Rotunno, et puis les excursions sur le terrain réel sont mal équilibrées. En finale, le réalisateur passe à côté de pas mal de dimensions en se résignant à n’interviewer que deux groupes de gens : des « vrais » Luxembourgeois dans un café qui expliquent leur façon d’aborder ce chaos, ce qui est vraiment très drôle, et puis des écoliers de tous âges fréquentant l’école européenne. Or le quotidien de cette dernière – même s’il est linguistiquement encore plus complexe – n’est pas celui de la rue. Quid des vieux Italiens qui causent au soleil dès qu’il se montre et des langages hybrides luso-franco-serbo-italo-luxembourgeois parlés par les gamins des quartiers plus pauvres de Luxembourg ou du Sud du pays ? Cette carence gâche un peu les ambitions du jeune réalisateur, qui, pourtant a eu le mérite de l’idée la plus originale.

Ce qui n’est malheureusement pas le cas du dernier film : « Chuchotements de la Grande Région » de Rüdiger Mörsdorf. Là, on est carrément dans le style reportage historique à trois balles que passent les chaînes privées de seconde et de troisième zone, et encore de préférence après minuit. Certes, la thèse initiale de Mörsdorf vaut bien qu’on s’y attarde un peu, mais l’éxécution du tout avec reconstitutions historiques à l’appui est franchement ennuyante.

Quant à la thèse de « Chuchotements de la Grande Région », elle est surtout intéressante car elle légitime un discours ambiant, actuel et particulièrement nauséabond : les racines chrétiennes de l’Europe. Selon le réalisateur, l’histoire de la Grande Région commence en l’an 600 quand débarque le moine irlandais Colomban. Initié aux rites celtiques et druidiques de sa culture, il les a mélangés à sa nouvelle religion à laquelle il vient de se convertir : le catholicisme. Mörsdorf explique comment les moines irlandais ont changé la donne en inventant leur église et leur façon de vivre la foi. Et tout au long du film il tire des parallèles avec l’histoire, pour en arriver à comparer le moine Colomban à Robert Schuman. Un peu trop pathétique après tout.

En bref : « L’épopée de la Grande Région » n’est certes pas parfaite, mais elle vaut bien qu’on lui sacrifie une soirée, ne serait-ce que pour se frotter à ces trois représentations différentes à tous niveaux de ce que nous sommes et de ce que nous pensons être.

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