Oct 24 2009

Cinéma / A… comme argent et amour

Published by at 13:53 under Articles

source: Viviane Thill – http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/1970.html

Profitant de sa coopération avec le CarréRotondes et l’expo «Colors of Money», le 3e festival DirActors a fait le plein autour de deux réflexions sur le capitalisme, tournés à 80 ans de distance, tandis que d’autres films tournaient autour de l’amour, de la haine et tout ce qu’il y a entre les deux…

S’il n’en fallait qu’une, le film muet L’argent, tourné par Marcel L’Herbier un an avant le krach de 1929 et adapté du roman éponyme d’Emile Zola paru en 1891, est la preuve que le système capitaliste était devenu incontrôlable bien avant l’arrivée de Ronald Reagan à la tête des États-Unis en 1981. Car même s’il concède que l’Amérique d’après la Seconde Guerre mondiale a essentiellement profité de l’anéantissement de ses concurrents (l’Europe et le Japon) pour construire sa prospérité, Michael Moore estime dans Capitalism, A Love Story que tout allait relativement bien jusqu’aux années 1980. À cette époque, l’industrie automobile qui avait fait la prospérité de sa ville natale de Flint (Michigan), a en effet commencé à transposer ses usines au Mexique. Et c’est l’arrivée au pouvoir de Reagan qui a, selon Moore, ouvert la porte de la Maison Blanche aux grandes institutions financières qui y ont infiltré d’anciens et futurs collaborateurs dans le seul but d’assouplir les lois, d’affaiblir les syndicats et d’optimiser leurs profits aux dépens des classes moyenne et ouvrière.
Endossant son rôle habituel de candide, Michael Moore se demande si le capitalisme est inscrit dans la constitution des États-Unis et finit par conclure que non seulement il ne l’est pas mais qu’en plaçant 95% des richesses entre les mains d’une petite minorité qui manipule les lois et les juges, il est incompatible avec les principes démocratiques et, de plus… un péché comme le lui confirment plusieurs ecclésiastiques.
Comme à son habitude aussi, le réalisateur n’y va pas avec le dos de la cuillère, ne fait pas halte devant les simplifications abusives (les syndicalistes européens seront sans doute surpris d’apprendre qu’ils vivent dans une espèce de paradis social) et filme avec une fâcheuse complaisance des gens de la rue qui pleurent devant sa caméra. Mais il démystifie aussi le rêve américain qui, en faisant miroiter richesse et célébrité à tous les Américains, les empêche de se révolter.

Banquier véreux

Comme les capitalistes d’aujourd’hui qui, dans leur quête du «toujours plus» n’hésitent pas à jeter dans la misère des millions de travailleurs, les capitalistes de Marcel L’Herbier usaient en 1928 de tous les moyens pour faire monter en bourse le cours de leurs affaires. Saccard (l’impressionnant Pierre Alcover) est le nom du banquier véreux qui va envoyer en Guyane un intrépide aviateur pour relancer son entreprise tout en profitant pour séduire en son absence la femme du pilote.
Si L’Herbier excelle dans les mouvements de caméra qui traduisent l’énergie, la tension et l’emballement de la Bourse (le tout brillamment accentué, lors de la présentation du film à la Cinémathèque, par la musique du pianiste Jean-François Zygel), il peint surtout un formidable portrait de Saccard, avide d’argent et fou de désir pour deux femmes, la baronne Sandorf et Line, la naïve épouse de l’aviateur, qu’il manque de violer tour à tour dans des corps-à-corps d’un érotisme troublant.

Mère et maîtresse

Sans problèmes d’argent, Pippa Lee (Robin Wright Penn), rebelle d’autrefois et maintenant sage épouse bourgeoise d’un éditeur (Alan Arkin), doit faire face dans The Secret Lives of Pippa Lee de Rebecca Miller (fille d’Arthur) au vieillissement de son mari, à sa culpabilité, au ressentiment de sa fille, aux sentiments ambigus qu’elle entretenait envers sa propre mère maniaco-dépressive et à l’intérêt que lui porte l’étrange fils de la voisine (Keanu Reeves). Ce portrait de femme intrigue et se révèle touchant, même si la fin reste conventionnelle.
Le très jeune (vingt ans à peine) Canadien Xavier Dolan va nettement plus loin dans son premier long intitulé J’ai tué ma mère qu’il a écrit, interprété, réalisé et produit. Il y joue Hubert qui entretient avec sa mère (Anne Dorval) une relation plus qu’orageuse, basculant sans cesse entre «je t’aime» et «je te hais». Si le jeune Dolan ne manque assurément pas de talent, son film – constitué en grande partie de face-à-face entre Hubert et sa mère ou Hubert et un autre personnage – souffre néanmoins des défauts de sa jeunesse et du regard d’un collaborateur extérieur: exacerbé, étiré en longueur, répétitif et abusant d’effets de style assez complaisants (retours en arrière, ralentis), le film peut agacer autant qu’étonner.
L’une des plus belles surprises du festival fut Fais-moi plaisir, délicate comédie romantique du Français Emmanuel Mouret qui y joue aussi le personnage principal. Ayant fait par hasard la connaissance d’une mystérieuse jeune femme (Judith Godrèche), Jean-Jacques commet l’erreur d’en parler à sa copine (Frédérique Bel) qui, persuadée qu’il va la tromper, lui ordonne quasiment de coucher avec cette femme pour «que ce soit fait». Presque contre son gré, Jean-Jacques se rend donc chez cette autre femme sans savoir qu’il s’agit de la fille du Président de la République. De maladresse en mésaventure, il va vivre la plus curieuse des soirées, sollicité au total par une demi-douzaine de femmes sublimes qui ne semblent avoir pour seul but que de l’attirer dans leur lit!
Si jamais fantasme masculin fut mis à l’écran, c’est sans doute dans ce film. Mais Emmanuel Mouret le fait avec tant de finesse, d’humour subtil, de sens exquis du rythme et du gag qu’on est immédiatement séduit(e) par le personnage et le film qui se réclament aussi bien de Tati que de Blake Edwards (références évidentes à The Party).
Venu discuter du film au festival, Emmanuel Mouret s’est révélé à l’image du personnage qu’il a créé: plaisant, intelligent et finement charmeur, comme son film aux antipodes des comédies lourdingues qu’on a plus souvent l’habitude de voir sur nos écrans.

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source: Viviane Thill – http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/1970.html

Profitant de sa coopération avec le CarréRotondes et l’expo «Colors of Money», le 3e festival DirActors a fait le plein autour de deux réflexions sur le capitalisme, tournés à 80 ans de distance, tandis que d’autres films tournaient autour de l’amour, de la haine et tout ce qu’il y a entre les deux…

S’il n’en fallait qu’une, le film muet L’argent, tourné par Marcel L’Herbier un an avant le krach de 1929 et adapté du roman éponyme d’Emile Zola paru en 1891, est la preuve que le système capitaliste était devenu incontrôlable bien avant l’arrivée de Ronald Reagan à la tête des États-Unis en 1981. Car même s’il concède que l’Amérique d’après la Seconde Guerre mondiale a essentiellement profité de l’anéantissement de ses concurrents (l’Europe et le Japon) pour construire sa prospérité, Michael Moore estime dans Capitalism, A Love Story que tout allait relativement bien jusqu’aux années 1980. À cette époque, l’industrie automobile qui avait fait la prospérité de sa ville natale de Flint (Michigan), a en effet commencé à transposer ses usines au Mexique. Et c’est l’arrivée au pouvoir de Reagan qui a, selon Moore, ouvert la porte de la Maison Blanche aux grandes institutions financières qui y ont infiltré d’anciens et futurs collaborateurs dans le seul but d’assouplir les lois, d’affaiblir les syndicats et d’optimiser leurs profits aux dépens des classes moyenne et ouvrière.
Endossant son rôle habituel de candide, Michael Moore se demande si le capitalisme est inscrit dans la constitution des États-Unis et finit par conclure que non seulement il ne l’est pas mais qu’en plaçant 95% des richesses entre les mains d’une petite minorité qui manipule les lois et les juges, il est incompatible avec les principes démocratiques et, de plus… un péché comme le lui confirment plusieurs ecclésiastiques.
Comme à son habitude aussi, le réalisateur n’y va pas avec le dos de la cuillère, ne fait pas halte devant les simplifications abusives (les syndicalistes européens seront sans doute surpris d’apprendre qu’ils vivent dans une espèce de paradis social) et filme avec une fâcheuse complaisance des gens de la rue qui pleurent devant sa caméra. Mais il démystifie aussi le rêve américain qui, en faisant miroiter richesse et célébrité à tous les Américains, les empêche de se révolter.

Banquier véreux

Comme les capitalistes d’aujourd’hui qui, dans leur quête du «toujours plus» n’hésitent pas à jeter dans la misère des millions de travailleurs, les capitalistes de Marcel L’Herbier usaient en 1928 de tous les moyens pour faire monter en bourse le cours de leurs affaires. Saccard (l’impressionnant Pierre Alcover) est le nom du banquier véreux qui va envoyer en Guyane un intrépide aviateur pour relancer son entreprise tout en profitant pour séduire en son absence la femme du pilote.
Si L’Herbier excelle dans les mouvements de caméra qui traduisent l’énergie, la tension et l’emballement de la Bourse (le tout brillamment accentué, lors de la présentation du film à la Cinémathèque, par la musique du pianiste Jean-François Zygel), il peint surtout un formidable portrait de Saccard, avide d’argent et fou de désir pour deux femmes, la baronne Sandorf et Line, la naïve épouse de l’aviateur, qu’il manque de violer tour à tour dans des corps-à-corps d’un érotisme troublant.

Mère et maîtresse

Sans problèmes d’argent, Pippa Lee (Robin Wright Penn), rebelle d’autrefois et maintenant sage épouse bourgeoise d’un éditeur (Alan Arkin), doit faire face dans The Secret Lives of Pippa Lee de Rebecca Miller (fille d’Arthur) au vieillissement de son mari, à sa culpabilité, au ressentiment de sa fille, aux sentiments ambigus qu’elle entretenait envers sa propre mère maniaco-dépressive et à l’intérêt que lui porte l’étrange fils de la voisine (Keanu Reeves). Ce portrait de femme intrigue et se révèle touchant, même si la fin reste conventionnelle.
Le très jeune (vingt ans à peine) Canadien Xavier Dolan va nettement plus loin dans son premier long intitulé J’ai tué ma mère qu’il a écrit, interprété, réalisé et produit. Il y joue Hubert qui entretient avec sa mère (Anne Dorval) une relation plus qu’orageuse, basculant sans cesse entre «je t’aime» et «je te hais». Si le jeune Dolan ne manque assurément pas de talent, son film – constitué en grande partie de face-à-face entre Hubert et sa mère ou Hubert et un autre personnage – souffre néanmoins des défauts de sa jeunesse et du regard d’un collaborateur extérieur: exacerbé, étiré en longueur, répétitif et abusant d’effets de style assez complaisants (retours en arrière, ralentis), le film peut agacer autant qu’étonner.
L’une des plus belles surprises du festival fut Fais-moi plaisir, délicate comédie romantique du Français Emmanuel Mouret qui y joue aussi le personnage principal. Ayant fait par hasard la connaissance d’une mystérieuse jeune femme (Judith Godrèche), Jean-Jacques commet l’erreur d’en parler à sa copine (Frédérique Bel) qui, persuadée qu’il va la tromper, lui ordonne quasiment de coucher avec cette femme pour «que ce soit fait». Presque contre son gré, Jean-Jacques se rend donc chez cette autre femme sans savoir qu’il s’agit de la fille du Président de la République. De maladresse en mésaventure, il va vivre la plus curieuse des soirées, sollicité au total par une demi-douzaine de femmes sublimes qui ne semblent avoir pour seul but que de l’attirer dans leur lit!
Si jamais fantasme masculin fut mis à l’écran, c’est sans doute dans ce film. Mais Emmanuel Mouret le fait avec tant de finesse, d’humour subtil, de sens exquis du rythme et du gag qu’on est immédiatement séduit(e) par le personnage et le film qui se réclament aussi bien de Tati que de Blake Edwards (références évidentes à The Party).
Venu discuter du film au festival, Emmanuel Mouret s’est révélé à l’image du personnage qu’il a créé: plaisant, intelligent et finement charmeur, comme son film aux antipodes des comédies lourdingues qu’on a plus souvent l’habitude de voir sur nos écrans.

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