Apr 23 2010

EMIL: La mémoire dans le pipeau

Published by at 12:29 under Articles,Français

SOURCE: http://www.woxx.lu – Vincent Artuso

La mémoire dans le pipeau

Film luxembourgeois basé sur des faits réels, « Emil » raconte l’histoire d’un jeune réfractaire qui, après une fusillade avec la gendarmerie allemande, se retrouve impitoyablement traqué. Une oeuvre qui fait revivre de façon efficace un chapitre de notre histoire.

Rien ne sert à déployer des véhicules d’antan, si le fonds de l’histoire n’existe pas.
Le chapitre principal traité par « Emil », ce sont les années 1950 – et non pas les années de guerre – , durant lesquelles s’imposa cette image du Luxembourg des années d’occupation, petit mais uni, luttant farouchement pour son indépendance, au nom de sa souveraine et de sa foi catholique. Le Filmfonds a d’ailleurs refusé d’allouer le moindre centime au projet, estimant qu’il n’apportait rien de neuf. Le réalisateur, Marc Thoma (journaliste à RTL) et le scénariste, Pol Tousch, n’ont dès lors pu compter que sur l’appui financier des plus grosses entreprises publiques et privées du pays (RTL, Cactus, Foyer, BGL/BNP Paribas, CFL, P&T), ainsi que sur le soutien du ministère de l’Education et du Centre de Documentation et de Recherche sur l’Enrôlement.

Le résultat frappe d’emblée par son amateurisme embarrassant. Le cadrage est rudimentaire, le montage bâclé, l’adaptation lourdingue, les acteurs pénibles. Il faut dire à leur décharge, qu’ils semblent n’avoir été nullement dirigés. On en vient à ressentir une incommensurable compassion pour Yves Reuland, qui interprète Emil. Effarouché par l’oeil de la caméra, ce pauvre garçon affiche le plus clair du temps un rictus benêt de puceau feuilletant les pages lingerie du catalogue « Quelle ». Il faut voir le moment où il annonce la mort de son ami en ricanant pour le croire. Etriller de la sorte un projet mené à bien malgré un budget modeste – 400.000 euros – peut paraître cruel, mais en l’occurrence l’indigence de la forme ne fait que refléter la médiocrité du fonds.

Aucun poncif n’est épargné. Il y a d’abord le postulat de l’« authenticité » : scénario basé sur le journal d’Emil Schwirtz, parole donnée à des témoins, soin particulier accordé aux costumes comme aux décors. Un char (ou un camion) aurait ainsi été éloigné du plateau pour cause de construction postérieure à 1945. Mais cette minutie ne sert qu’à habiller du vide par du vraisemblable car, au final, on n’en apprend guère sur la période. Les collaborateurs ne sont que de fantômatiques Gielemännercher et les Allemands des cerbères bottés aboyant des ordres.

Surtout, peu de choses nous permettent de mieux connaître les véritables héros. Les parents, d’une part, prêts à risquer la déportation pourvu que leurs fils ne partent pas pour une guerre qui n’était pas la leur et, d’autre part, ceux qui les abritèrent et les nourrirent. L’on ne peut que s’imaginer le déploiement de courage, d’énergie qu’il fallut à une population de moins de 300.000 âmes pour cacher, sur un territoire exigu, plus de 3.500 des siens, au nez et à la barbe d’un pouvoir totalitaire surpuissant. Là réside la véritable prouesse, non dans l’action d’Emil et de ses camarades. Ces adolescents provoquèrent eux-mêmes la fusillade au cours de laquelle Emil abattit deux Allemands, mais où l’un des leurs trouva également la mort. Le but de cette embuscade ? Subtiliser deux fusils ! Une prise de risque aussi vaine qu’irréfléchie, à laquelle l’occupant répondit par une vaste opération de police, qui aboutit au débusquage d’autres réfractaires et à l’arrestation de nombre de leurs protecteurs.

Pourquoi Marc Thoma et Pol Tousch ont-ils néanmoins mis en avant cette fanfaronnade juvénile plutôt que la plus prosaïque organisation des parents ? Parce qu’au lieu de donner à comprendre le contexte historique au spectateur ils ont choisi de l’édifier, au nom d’un devoir de mémoire confus, érigé en dogme. Parce qu’avec l’assentiment de l’institution, ils cherchent à créer un sentiment d’identification auprès du public captif des écoles. Convaincre les lycéens d’aujourd’hui que plus jamais il ne devra y avoir de Seconde Guerre mondiale entre 1939 et 1945 et, au cas où, de prendre exemple sur leurs aïeux. Il paraît bien vain de se remémorer un passé que l’on n’interroge pas.

« Emil », à l’Utopia et au CinéBelval.

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SOURCE: http://www.woxx.lu – Vincent Artuso

La mémoire dans le pipeau

Film luxembourgeois basé sur des faits réels, « Emil » raconte l’histoire d’un jeune réfractaire qui, après une fusillade avec la gendarmerie allemande, se retrouve impitoyablement traqué. Une oeuvre qui fait revivre de façon efficace un chapitre de notre histoire.

Rien ne sert à déployer des véhicules d’antan, si le fonds de l’histoire n’existe pas.
Le chapitre principal traité par « Emil », ce sont les années 1950 – et non pas les années de guerre – , durant lesquelles s’imposa cette image du Luxembourg des années d’occupation, petit mais uni, luttant farouchement pour son indépendance, au nom de sa souveraine et de sa foi catholique. Le Filmfonds a d’ailleurs refusé d’allouer le moindre centime au projet, estimant qu’il n’apportait rien de neuf. Le réalisateur, Marc Thoma (journaliste à RTL) et le scénariste, Pol Tousch, n’ont dès lors pu compter que sur l’appui financier des plus grosses entreprises publiques et privées du pays (RTL, Cactus, Foyer, BGL/BNP Paribas, CFL, P&T), ainsi que sur le soutien du ministère de l’Education et du Centre de Documentation et de Recherche sur l’Enrôlement.

Le résultat frappe d’emblée par son amateurisme embarrassant. Le cadrage est rudimentaire, le montage bâclé, l’adaptation lourdingue, les acteurs pénibles. Il faut dire à leur décharge, qu’ils semblent n’avoir été nullement dirigés. On en vient à ressentir une incommensurable compassion pour Yves Reuland, qui interprète Emil. Effarouché par l’oeil de la caméra, ce pauvre garçon affiche le plus clair du temps un rictus benêt de puceau feuilletant les pages lingerie du catalogue « Quelle ». Il faut voir le moment où il annonce la mort de son ami en ricanant pour le croire. Etriller de la sorte un projet mené à bien malgré un budget modeste – 400.000 euros – peut paraître cruel, mais en l’occurrence l’indigence de la forme ne fait que refléter la médiocrité du fonds.

Aucun poncif n’est épargné. Il y a d’abord le postulat de l’« authenticité » : scénario basé sur le journal d’Emil Schwirtz, parole donnée à des témoins, soin particulier accordé aux costumes comme aux décors. Un char (ou un camion) aurait ainsi été éloigné du plateau pour cause de construction postérieure à 1945. Mais cette minutie ne sert qu’à habiller du vide par du vraisemblable car, au final, on n’en apprend guère sur la période. Les collaborateurs ne sont que de fantômatiques Gielemännercher et les Allemands des cerbères bottés aboyant des ordres.

Surtout, peu de choses nous permettent de mieux connaître les véritables héros. Les parents, d’une part, prêts à risquer la déportation pourvu que leurs fils ne partent pas pour une guerre qui n’était pas la leur et, d’autre part, ceux qui les abritèrent et les nourrirent. L’on ne peut que s’imaginer le déploiement de courage, d’énergie qu’il fallut à une population de moins de 300.000 âmes pour cacher, sur un territoire exigu, plus de 3.500 des siens, au nez et à la barbe d’un pouvoir totalitaire surpuissant. Là réside la véritable prouesse, non dans l’action d’Emil et de ses camarades. Ces adolescents provoquèrent eux-mêmes la fusillade au cours de laquelle Emil abattit deux Allemands, mais où l’un des leurs trouva également la mort. Le but de cette embuscade ? Subtiliser deux fusils ! Une prise de risque aussi vaine qu’irréfléchie, à laquelle l’occupant répondit par une vaste opération de police, qui aboutit au débusquage d’autres réfractaires et à l’arrestation de nombre de leurs protecteurs.

Pourquoi Marc Thoma et Pol Tousch ont-ils néanmoins mis en avant cette fanfaronnade juvénile plutôt que la plus prosaïque organisation des parents ? Parce qu’au lieu de donner à comprendre le contexte historique au spectateur ils ont choisi de l’édifier, au nom d’un devoir de mémoire confus, érigé en dogme. Parce qu’avec l’assentiment de l’institution, ils cherchent à créer un sentiment d’identification auprès du public captif des écoles. Convaincre les lycéens d’aujourd’hui que plus jamais il ne devra y avoir de Seconde Guerre mondiale entre 1939 et 1945 et, au cas où, de prendre exemple sur leurs aïeux. Il paraît bien vain de se remémorer un passé que l’on n’interroge pas.

« Emil », à l’Utopia et au CinéBelval.

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