Nov 27 2009

Land: House of Boys

Published by at 09:03 under Articles

SOURCE: www.land.lu – Josée Hansen

It’s my party And I cry if I want to
On dirait qu’avec House of Boys de Jean-Claude Schlim, le cinéma autochtone a enfinatteint l’âge adulte

Elle est inoubliable, cette image centrale de l’affiche de House of Boys. Jake, le corps déjà marqué par la maladie, plein de sarcomes de Kaposi, est alité, le bras droit tendu vers le ciel, tenant du bout des doigts un joli canari jaune. En bas, un gros chat noir semble admirer sa future proie – « e Vull fir d’Kaz » disent les Luxembourgeois. L’image sur-esthétisée est en fait une citation, un hommage au photographe Mark Morrisroe, qui avait d’abord documenté la scène homosexuelle, puis sa propre déchéance du Sida, qui l’emporta en 1989, à l’âge de trente ans. Sa photo s’appelle Fascination et date de 1983, lorsqu’il n’est pas encore malade ; le regard du chat y est beaucoup plus envieux que chez Jean-Claude Schlim.

Cette image à elle seule résume bien le projet House of Boys : le film ne craint pas le mélodrame, au contraire, il l’affirme et le revendique même. L’œuvre est empreinte de multiples citations d’un univers – les folles années 1980 avant et le drame après la rage meurtrière du Sida dans le milieu gay nocturne (sex and drugs and rock’n roll) – et d’une esthétique de ces artistes, de Nan Goldin à Hervé Guibert, de Robert Mapplethorpe à Cyril Collard, qui ont révolutionné l’art de montrer ou de parler du sexe et de la mort.

House of Boys est le premier film de Jean-Claude Schlim (produit par Delux, L, et Elsani, D), qui a fait ses armes au cinéma en tant que producteur réputé pour la main de fer avec laquelle il a géré quelques-unes des productions les plus prestigieuses jamais tournées au Luxembourg (de Roman Coppola à Peter Greenaway). L’histoire et son sujet lui tenaient d’autant plus à cœur qu’il s’est basé, pour écrire le scénario (avec Christian Thiry), sur son vécu, la mort de son ami du Sida. Le montage financier du film fut plus que difficile et prit cinq ans, les bruits de couloirs parlaient de mégalomanie pour un premier film, le buzz autour du sujet faisait des vagues qui retombaient à chaque fois… autant dire qu’on ne pouvait que craindre le pire de ce film. Or, le contraire se produit : House of Boys est, si on fait abstraction de quelques longueurs ou quelques erreurs de jeunesse, une réussite.

Dans sa structure narrative, le film est des plus classiques, avec une trame chronologique très structurée (un prologue, trois chapitres, puis un épilogue), un mélodrame où les amoureux s’adonnent au kitsch le plus total des excès de sentiments, dans la droite lignée de Douglas Sirk ou Rainer Werner Fassbinder, auxquels il se réfère explicitement. C’est une œuvre esthétique aussi, avec de multiples références à l’histoire récente de la photographie, mais aussi de la musique, avec une bande originale faite de glam-rock, de standards des années 1980 et de quelques classiques de la chanson et du showbusiness.

Le plus étonnant de House of Boys, c’est son implication luxembourgeoise : tourné en anglais, le film joue majoritairement à Amsterdam, mais son héros, Frank (le juvénile Layke Anderson) est Luxembourgeois, s’échappe de son foyer petit-bourgeois protecteur pour vivre pleinement sa vie – le prologue se passe au grand-duché. On dirait qu’avec ce film, comme avec Dust de Max Jacoby, le cinéma autochtone a enfin atteint l’âge adulte : son identité luxembourgeoise n’est plus le thème central, mais une donne parmi d’autres. Aussi, Jean-Claude Schlim montre-t-il des scènes de sexe crues, ainsi que la plus belle scène d’amour jamais tournée par un réalisateur luxembourgeois.

Les cinq parties de House of Boys ont chacune leur propre thématique, leur univers et leur esthétique. La première partie, lorsque Frank, qui vient de faire son coming-out et veut vivre une vie sexuelle et nocturne débridée, arrive à Amsterdam, est celle du « House of Boys », un club de strip masculin. Il y trouve un nouveau foyer, sous la protection de Madame (délirant Udo Kier, extraordinaire dans les numéros de travesti) et d’Emma (Eleanor David, pleine de compassion), qui gèrent les lieux. Cet épisode est celui de la découverte d’un nouveau monde, libertin et solidaire, les danseurs qui habitent la maison formant une véritable petite famille. On s’attache vite à l’androgyne Angelo (Steven Webb), qui va se faire opérer pour devenir une femme, à Dean (Luke K. Wilkins), le punk, à la drag-queen Lisa (génial Tom Leick) ou à Herman (Oliver Hoare), fils battu par son père alcoolique. Ici, on est dans un mélange de Priscilla, Queen of the Desert, Cabaret et La Cage aux folles, un monde excentrique et jouissif. Les numéros de danse sont très réussis, divertissants, souvent désopilants – bien qu’il y en ait trop et que ce soit un peu trop long.

La deuxième partie, The Power of Love selon Franky goes to Hollywood, est celle du grand amour affirmé entre Frank et Jake (Ben Northover), le deuxième héros du film. Mais l’insouciance de cette passion est vite anéantie par l’annonce de la maladie de Jake. Nous sommes en 1984, l’année zéro du Sida, que la médecine découvre tout juste – on l’appelle alors souvent « le cancer des homosexuels ». Chassés du club, les deux amoureux vont se réfugier chez Emma, qui fait office de mère, grande sœur et protectrice. Ce huis clos est la période de l’amour et de la tendresse, Jean-Claude Schlim y intègre quelques-unes de ces images citations comme des natures mortes (dont celle de Mark Morrisoe).

La troisième partie est celle de la maladie et de la mort. Les ambiances criardes de la première partie et celles, plus cosy, de la deuxième partie, laissent la place à une lumière crue et froide (image : Carlo Thiel), l’ambiance de l’hôpital où Jake agonisera pendant très (trop) longtemps. Ici, il n’y a plus de place ni pour l’humour, ni pour les excentricités. Le ton est à l’empathie, le credo du cinéaste est d’informer sur la maladie – afin de sensibiliser, les jeunes surtout, sur le Sida et ses dangers. L’état du savoir du monde médical à l’époque est méticuleusement reproduit – Stephen Fry est grandiose en Docteur Marsh, humain et généreux.

D’ailleurs, la recherche documentaire de Jean-Claude Schlim a permis de déterrer quelques perles, comme ces images de télévision de Marcel Glesener, alors président du LCGB, appelant à un retour à l’ordre moral comme seule arme contre le Sida ! Bien que touchante par moments, cette troisième partie paroxystique en fait un peu trop dans le genre du mélodrame, des histoires secondaires (les retrouvailles entre Emma et son fils abandonné, la réconciliation de Frank avec ses parents, l’enfance martyre de Jake…) tirant un peu trop vers l’affect, sans vraiment faire avancer l’histoire principale.

Jean-Claude Schlim dit de lui-même qu’il est un survivant. Lors du petit rôle qu’il incarne dans le film, comme d’ailleurs lors de nombreuses interviews, il arbore fièrement un t-shirt avec l’inscription « staying alive » (Bee Gees/Sylvester Stallone). House of Boys est son hommage aux plus de 25 millions de morts du Sida en 25 ans, son cri d’alarme contre toutes les nouvelles infections par négligence – 2,5 millions par an ! – et son manifeste sur le cinéma, qui est pour lui aussi bien un art qu’un divertissement, excentrique et contagieux

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SOURCE: www.land.lu – Josée Hansen

It’s my party And I cry if I want to
On dirait qu’avec House of Boys de Jean-Claude Schlim, le cinéma autochtone a enfinatteint l’âge adulte

Elle est inoubliable, cette image centrale de l’affiche de House of Boys. Jake, le corps déjà marqué par la maladie, plein de sarcomes de Kaposi, est alité, le bras droit tendu vers le ciel, tenant du bout des doigts un joli canari jaune. En bas, un gros chat noir semble admirer sa future proie – « e Vull fir d’Kaz » disent les Luxembourgeois. L’image sur-esthétisée est en fait une citation, un hommage au photographe Mark Morrisroe, qui avait d’abord documenté la scène homosexuelle, puis sa propre déchéance du Sida, qui l’emporta en 1989, à l’âge de trente ans. Sa photo s’appelle Fascination et date de 1983, lorsqu’il n’est pas encore malade ; le regard du chat y est beaucoup plus envieux que chez Jean-Claude Schlim.

Cette image à elle seule résume bien le projet House of Boys : le film ne craint pas le mélodrame, au contraire, il l’affirme et le revendique même. L’œuvre est empreinte de multiples citations d’un univers – les folles années 1980 avant et le drame après la rage meurtrière du Sida dans le milieu gay nocturne (sex and drugs and rock’n roll) – et d’une esthétique de ces artistes, de Nan Goldin à Hervé Guibert, de Robert Mapplethorpe à Cyril Collard, qui ont révolutionné l’art de montrer ou de parler du sexe et de la mort.

House of Boys est le premier film de Jean-Claude Schlim (produit par Delux, L, et Elsani, D), qui a fait ses armes au cinéma en tant que producteur réputé pour la main de fer avec laquelle il a géré quelques-unes des productions les plus prestigieuses jamais tournées au Luxembourg (de Roman Coppola à Peter Greenaway). L’histoire et son sujet lui tenaient d’autant plus à cœur qu’il s’est basé, pour écrire le scénario (avec Christian Thiry), sur son vécu, la mort de son ami du Sida. Le montage financier du film fut plus que difficile et prit cinq ans, les bruits de couloirs parlaient de mégalomanie pour un premier film, le buzz autour du sujet faisait des vagues qui retombaient à chaque fois… autant dire qu’on ne pouvait que craindre le pire de ce film. Or, le contraire se produit : House of Boys est, si on fait abstraction de quelques longueurs ou quelques erreurs de jeunesse, une réussite.

Dans sa structure narrative, le film est des plus classiques, avec une trame chronologique très structurée (un prologue, trois chapitres, puis un épilogue), un mélodrame où les amoureux s’adonnent au kitsch le plus total des excès de sentiments, dans la droite lignée de Douglas Sirk ou Rainer Werner Fassbinder, auxquels il se réfère explicitement. C’est une œuvre esthétique aussi, avec de multiples références à l’histoire récente de la photographie, mais aussi de la musique, avec une bande originale faite de glam-rock, de standards des années 1980 et de quelques classiques de la chanson et du showbusiness.

Le plus étonnant de House of Boys, c’est son implication luxembourgeoise : tourné en anglais, le film joue majoritairement à Amsterdam, mais son héros, Frank (le juvénile Layke Anderson) est Luxembourgeois, s’échappe de son foyer petit-bourgeois protecteur pour vivre pleinement sa vie – le prologue se passe au grand-duché. On dirait qu’avec ce film, comme avec Dust de Max Jacoby, le cinéma autochtone a enfin atteint l’âge adulte : son identité luxembourgeoise n’est plus le thème central, mais une donne parmi d’autres. Aussi, Jean-Claude Schlim montre-t-il des scènes de sexe crues, ainsi que la plus belle scène d’amour jamais tournée par un réalisateur luxembourgeois.

Les cinq parties de House of Boys ont chacune leur propre thématique, leur univers et leur esthétique. La première partie, lorsque Frank, qui vient de faire son coming-out et veut vivre une vie sexuelle et nocturne débridée, arrive à Amsterdam, est celle du « House of Boys », un club de strip masculin. Il y trouve un nouveau foyer, sous la protection de Madame (délirant Udo Kier, extraordinaire dans les numéros de travesti) et d’Emma (Eleanor David, pleine de compassion), qui gèrent les lieux. Cet épisode est celui de la découverte d’un nouveau monde, libertin et solidaire, les danseurs qui habitent la maison formant une véritable petite famille. On s’attache vite à l’androgyne Angelo (Steven Webb), qui va se faire opérer pour devenir une femme, à Dean (Luke K. Wilkins), le punk, à la drag-queen Lisa (génial Tom Leick) ou à Herman (Oliver Hoare), fils battu par son père alcoolique. Ici, on est dans un mélange de Priscilla, Queen of the Desert, Cabaret et La Cage aux folles, un monde excentrique et jouissif. Les numéros de danse sont très réussis, divertissants, souvent désopilants – bien qu’il y en ait trop et que ce soit un peu trop long.

La deuxième partie, The Power of Love selon Franky goes to Hollywood, est celle du grand amour affirmé entre Frank et Jake (Ben Northover), le deuxième héros du film. Mais l’insouciance de cette passion est vite anéantie par l’annonce de la maladie de Jake. Nous sommes en 1984, l’année zéro du Sida, que la médecine découvre tout juste – on l’appelle alors souvent « le cancer des homosexuels ». Chassés du club, les deux amoureux vont se réfugier chez Emma, qui fait office de mère, grande sœur et protectrice. Ce huis clos est la période de l’amour et de la tendresse, Jean-Claude Schlim y intègre quelques-unes de ces images citations comme des natures mortes (dont celle de Mark Morrisoe).

La troisième partie est celle de la maladie et de la mort. Les ambiances criardes de la première partie et celles, plus cosy, de la deuxième partie, laissent la place à une lumière crue et froide (image : Carlo Thiel), l’ambiance de l’hôpital où Jake agonisera pendant très (trop) longtemps. Ici, il n’y a plus de place ni pour l’humour, ni pour les excentricités. Le ton est à l’empathie, le credo du cinéaste est d’informer sur la maladie – afin de sensibiliser, les jeunes surtout, sur le Sida et ses dangers. L’état du savoir du monde médical à l’époque est méticuleusement reproduit – Stephen Fry est grandiose en Docteur Marsh, humain et généreux.

D’ailleurs, la recherche documentaire de Jean-Claude Schlim a permis de déterrer quelques perles, comme ces images de télévision de Marcel Glesener, alors président du LCGB, appelant à un retour à l’ordre moral comme seule arme contre le Sida ! Bien que touchante par moments, cette troisième partie paroxystique en fait un peu trop dans le genre du mélodrame, des histoires secondaires (les retrouvailles entre Emma et son fils abandonné, la réconciliation de Frank avec ses parents, l’enfance martyre de Jake…) tirant un peu trop vers l’affect, sans vraiment faire avancer l’histoire principale.

Jean-Claude Schlim dit de lui-même qu’il est un survivant. Lors du petit rôle qu’il incarne dans le film, comme d’ailleurs lors de nombreuses interviews, il arbore fièrement un t-shirt avec l’inscription « staying alive » (Bee Gees/Sylvester Stallone). House of Boys est son hommage aux plus de 25 millions de morts du Sida en 25 ans, son cri d’alarme contre toutes les nouvelles infections par négligence – 2,5 millions par an ! – et son manifeste sur le cinéma, qui est pour lui aussi bien un art qu’un divertissement, excentrique et contagieux

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