Dec 06 2009

L’attirance pour le vide

Published by at 15:22 under Articles

SOURCE: www.land.lu – Alexis Juncosa

Un monde privé de son humanité, deux êtres fragiles évoluant dans un environnement gagné par la végétation. Voilà le pitch minimaliste de Dust, le premier long métrage signé Max Jacoby
duststill4.jpg
Alors que l’on aurait pu le craindre pour le changement de millénaire, c’est finalement près d’une décennie plus tard que s’abat la plus importante série d’œuvres aux contours apocalyptiques. Du choc littéraire de 2007, La Route de Cormac Mc Carthy, jusqu’à l’abrutissant 2012, jamais l’actualité culturelle ne s’était autant nourrie de notre peur la plus profonde. Quête de sens ou réelle mise en perspective des difficultés écologiques, sociales et religieuses actuelles, la thématique appelle autant de déclinaisons que de développements. Chez Max Jacoby, la vocation n’est pas, en tout cas, d’expliquer ou de pronostiquer la calamité conduisant à cette extinction quasi-totale de l’être humain (le reste du règne animal semblant, par ailleurs, avoir parfaitement survécu). Car dès l’apparition d’Elodie et Elias, respectivement incarnés par Catherine Steadman et Olly Alexander, on comprend que la finalité entière du film tient dans la nature même de cette relation, victime de son contexte.

Si, dans le très salué court-métrage Butterflies, Max Jacoby avait délibérément entretenu jusqu’à son terme le mystère d’un meurtre, il ne faut pas s’attendre à être ici davantage pris par la main. Ainsi, de baignades en collectes de fruits, certains pourront voir dans le quotidien bégayant de ces deux âmes perdues quelque part entre l’adolescence et l’âge adulte une forme de plénitude, d’autres un ennui oppressant, souligné par une chromatique froide et d’autant plus enveloppante que le format cinémascope atteint, ici, des dimensions impressionnantes. Découpages lents, lignes de fuites interminables, nombreux effets de grues, lumières agonisantes parfaitement captées et soirées à la chandelle offrant des clairs-obscurs dignes des plus grands impressionnistes flamands, on est aux limites d’une esthétique asiatique que seuls des auteurs thaïlandais, par exemple, avaient réussi à coucher sur pellicule.

Quelques scènes plus tard, Elodie et Elias se risquent à quelques pas de danse, au son d’un gramophone crachant l’Aigle Noir de Barbara. En l’espace d’un plan-séquence, c’est tout l’univers de Max Jacoby et de son film qui s’imposent. Le réalisateur s’offre le luxe du temps et installe patiemment ses personnages, vous immergeant dans l’étouffante ambiance de cet univers privé de l’homme. Jusqu’à l’apparition de Gabriel, joué par Andrew Hawley, découvert gisant au détour d’une route. Il a le regard ténébreux et le passé qui va avec, il incarne l’Autre, celui qu’Elodie et Elias s’étaient visiblement résignés à ne plus connaître. Elias plus qu’Elodie visiblement, le reste de la narration appartenant à la logique. Elodie s’éprend de l’inconnu alors qu’Elias se bat pour ses acquis sentimentaux, au détriment d’une morale qui veut qu’un frère et une sœur (un secret trop évident pour qu’on ne le perce dès les premières images) ne soient pas sensés entretenir de relation trop approfondie.

En quelques minutes, c’est tout l’équilibre quasi-biblique de cette union qui prend l’eau, entraînant une succession d’évolutions relationnelles et affectives (la surprise, la conquête, la passion, le conflit d’intérêt…). On tient peut-être, ici, la seule faiblesse du récit, le mystère entretenu autour des personnages et de leur psychologie – la résilience d’Elodie, les frustrations d’Elias, les envies de Gabriel – conduisant à un certain lissage de leur jeu. Mais cette carence est pour le moins compensée par un sens exceptionnel de l’architecture visuelle et narrative. Nul besoin, en effet, d’attendre les scènes tournées à Luxembourg – et ces chars plantés Avenue de la Liberté – pour se retrouver observant le paysage comme un touriste le ferait à la fenêtre d’un petit train, accompagnant ces trois survivants dans un périple au dénouement forcément tragique.

Avec Dust, Max Jacoby a fait mieux que franchir le cap du court au long, que de passer du noir et blanc à la couleur. Il impose une patte, un rythme, un style, un sens du repérage et du ton qui place le Luxembourg tout entier dans une nouvelle perspective. Jusqu’ici l’enjeu, pour les réalisateurs locaux, était de faire aussi bien que les films des autres, mais avec moins de moyens. Max Jacoby a, lui, réussi à faire quelque chose de différent. Dust est une proposition forte, que l’on ne pourra qu’aimer ou détester, la tiédeur n’ayant aucune place dans cet univers autistique, aux silences tellement bavards.

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SOURCE: www.land.lu – Alexis Juncosa

Un monde privé de son humanité, deux êtres fragiles évoluant dans un environnement gagné par la végétation. Voilà le pitch minimaliste de Dust, le premier long métrage signé Max Jacoby
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Alors que l’on aurait pu le craindre pour le changement de millénaire, c’est finalement près d’une décennie plus tard que s’abat la plus importante série d’œuvres aux contours apocalyptiques. Du choc littéraire de 2007, La Route de Cormac Mc Carthy, jusqu’à l’abrutissant 2012, jamais l’actualité culturelle ne s’était autant nourrie de notre peur la plus profonde. Quête de sens ou réelle mise en perspective des difficultés écologiques, sociales et religieuses actuelles, la thématique appelle autant de déclinaisons que de développements. Chez Max Jacoby, la vocation n’est pas, en tout cas, d’expliquer ou de pronostiquer la calamité conduisant à cette extinction quasi-totale de l’être humain (le reste du règne animal semblant, par ailleurs, avoir parfaitement survécu). Car dès l’apparition d’Elodie et Elias, respectivement incarnés par Catherine Steadman et Olly Alexander, on comprend que la finalité entière du film tient dans la nature même de cette relation, victime de son contexte.

Si, dans le très salué court-métrage Butterflies, Max Jacoby avait délibérément entretenu jusqu’à son terme le mystère d’un meurtre, il ne faut pas s’attendre à être ici davantage pris par la main. Ainsi, de baignades en collectes de fruits, certains pourront voir dans le quotidien bégayant de ces deux âmes perdues quelque part entre l’adolescence et l’âge adulte une forme de plénitude, d’autres un ennui oppressant, souligné par une chromatique froide et d’autant plus enveloppante que le format cinémascope atteint, ici, des dimensions impressionnantes. Découpages lents, lignes de fuites interminables, nombreux effets de grues, lumières agonisantes parfaitement captées et soirées à la chandelle offrant des clairs-obscurs dignes des plus grands impressionnistes flamands, on est aux limites d’une esthétique asiatique que seuls des auteurs thaïlandais, par exemple, avaient réussi à coucher sur pellicule.

Quelques scènes plus tard, Elodie et Elias se risquent à quelques pas de danse, au son d’un gramophone crachant l’Aigle Noir de Barbara. En l’espace d’un plan-séquence, c’est tout l’univers de Max Jacoby et de son film qui s’imposent. Le réalisateur s’offre le luxe du temps et installe patiemment ses personnages, vous immergeant dans l’étouffante ambiance de cet univers privé de l’homme. Jusqu’à l’apparition de Gabriel, joué par Andrew Hawley, découvert gisant au détour d’une route. Il a le regard ténébreux et le passé qui va avec, il incarne l’Autre, celui qu’Elodie et Elias s’étaient visiblement résignés à ne plus connaître. Elias plus qu’Elodie visiblement, le reste de la narration appartenant à la logique. Elodie s’éprend de l’inconnu alors qu’Elias se bat pour ses acquis sentimentaux, au détriment d’une morale qui veut qu’un frère et une sœur (un secret trop évident pour qu’on ne le perce dès les premières images) ne soient pas sensés entretenir de relation trop approfondie.

En quelques minutes, c’est tout l’équilibre quasi-biblique de cette union qui prend l’eau, entraînant une succession d’évolutions relationnelles et affectives (la surprise, la conquête, la passion, le conflit d’intérêt…). On tient peut-être, ici, la seule faiblesse du récit, le mystère entretenu autour des personnages et de leur psychologie – la résilience d’Elodie, les frustrations d’Elias, les envies de Gabriel – conduisant à un certain lissage de leur jeu. Mais cette carence est pour le moins compensée par un sens exceptionnel de l’architecture visuelle et narrative. Nul besoin, en effet, d’attendre les scènes tournées à Luxembourg – et ces chars plantés Avenue de la Liberté – pour se retrouver observant le paysage comme un touriste le ferait à la fenêtre d’un petit train, accompagnant ces trois survivants dans un périple au dénouement forcément tragique.

Avec Dust, Max Jacoby a fait mieux que franchir le cap du court au long, que de passer du noir et blanc à la couleur. Il impose une patte, un rythme, un style, un sens du repérage et du ton qui place le Luxembourg tout entier dans une nouvelle perspective. Jusqu’ici l’enjeu, pour les réalisateurs locaux, était de faire aussi bien que les films des autres, mais avec moins de moyens. Max Jacoby a, lui, réussi à faire quelque chose de différent. Dust est une proposition forte, que l’on ne pourra qu’aimer ou détester, la tiédeur n’ayant aucune place dans cet univers autistique, aux silences tellement bavards.

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