Nov 27 2009

Mort à Amsterdam

Published by at 18:00 under Articles

SOURCE: www.jeudi.lu – Viviane Thill

Il aura mis des années à y arriver, mais «House of Boys» est la preuve qu’il ne faut jamais baisser les bras. Le réalisateur luxembourgeois, Jean-Claude Schlim, vient de sortir le film qu’il rêvait de faire sur le sida qui a tué son ami et qui continue de faire des ravages dans le monde entier.

Directeur de production connu et apprécié au Luxembourg, Jean-Claude Schlim a travaillé sur des films tels que Shadow of the Vampire, Der 9. Tag ou The Merchant of Venise au contact de John Malkovich, Al Pacino, Willem Dafoe ou encore Jonathan Rhys Meyers. Un jour, à la surprise de beaucoup, il a décidé de réaliser lui-même un film. Pas n’importe quel film mais un hommage à son ami mort du sida et un rappel de la tragédie que continue à constituer cette maladie qui est – bien à tort – parfois minimalisée aujourd’hui puisque un peu moins mortelle (du moins dans les pays occidentaux).
Jean-Claude Schlim a donc choisi de nous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître: le début des années 1980, quand le sida était encore un vocable inconnu, tout juste vaguement familier à quelques médecins dont certains s’obstinaient à parler de «cancer homosexuel». L’homosexualité elle-même était considérée à cette époque-là comme une maladie. Rappelons qu’il faudra attendre 1991 pour qu’elle soit rayée de la liste des troubles mentaux par l’OMS!

Mi-conte, mi-réel

House of Boys ne s’attarde toutefois guère sur l’intolérance que devaient affronter les homosexuels. Même si le jeune Frank (Layke Anderson) s’enfuit d’un pays – qui n’est pas nommé mais pourrait être le Luxembourg – parce que ses parents refusent de le voir et de l’accepter tel qu’il est, il ne nourrit pas d’animosité à leur égard. Il trouve refuge à Amsterdam dans un «house of boys», cabaret réservé aux messieurs qui préfèrent les hommes.
La beauté et la sensualité de Frank séduisent immédiatement «Madame» (Udo Kier), le propriétaire des lieux qui l’engage d’abord comme serveur, puis comme danseur stripteaseur et enfin comme prostitué. Le réalisateur constate et ne juge pas: Frank trouve là une nouvelle famille, entre Jake (Benjamin Northover), le tout jeune Angelo qui rêve de devenir Angela (Steven Webb) et Emma (Eleanor David), seule femme de la maisonnée et ersatz de mère pour tous.
Le réalisateur met en scène cette première partie comme un joyeux conte de fée pour adultes, l’histoire d’un jeune homme qui part à la découverte du monde et de son prince charmant, et il n’hésite pas à y glisser quelques numéros de music-hall ou une animation délicieusement kitsch quand Frank tombe amoureux de Jake. Ce mélange – un peu osé mais réussi – entre conte et réalisme fait l’originalité et la saveur de la première moitié du film qui s’étire néanmoins en longueur quand un numéro de striptease se met à suivre l’autre sans réelle nécessite. Il faut finalement une bonne heure avant que Frank et Jake ne se retrouvent pour faire l’amour, mais ensuite leur aventure bascule rapidement dans le drame.
Quand Jake s’évanouit lors d’une séance privée avec un client, les médecins, à commencer par le docteur Marsh (Stephen Fry), se doutent bientôt de l’origine de son malaise: c’est le nouveau virus qui vient d’arriver en Europe et contre lequel ils sont complètement impuissants. Ce mal inconnu va littéralement ronger la chair de Jake et le défigurer sous le regard horrifié de Frank qui soignera son amant jusqu’au dernier souffle.

Sincérité évidente

Jean-Claude Schlim réussit de justesse à éviter le pathétique mais il n’hésite pas à montrer les ravages de la maladie sur Jake. Il dit qu’il a voulu ainsi redonner corps à une maladie qui est trop souvent devenue un concept abstrait et seulement virtuellement menaçant dans l’esprit de beaucoup de jeunes. Car c’est aussi et surtout à ceux-ci que le réalisateur entend s’adresser avec son film. Il faudrait alors toutefois se demander pourquoi il a situé son récit dans le milieu de la prostitution – et inclus une brève séquence pornographique – ce qui a fait interdire le film aux moins de 16 ans, sauf s’ils sont accompagnés par un adulte (ils peuvent alors le voir à partir de 12 ans).
Premier long métrage de Jean-Claude Schlim, House of Boys ne démontre certes pas d’excessive personnalité dans la mise en scène mais il est réalisé tout à fait honorablement, avec des choix esthétiques assumés. L’excellente prestation d’Eleanor David dans le rôle de la mère de substitution, et celle du jeune Steven Webb en Angelo/Angela dominent la distribution à laquelle Udo Kier et Stephen Fry apportent un poids supplémentaire.
Le plus gros faible du film réside finalement dans les intrigues secondaires, notamment toutes celles concernant les relations parents-enfants (le revirement des parents de Frank, mais aussi l’enfance traumatique de Jake et les retrouvailles d’Emma avec son fils), de même que le trop long pèlerinage de Frank au Maroc sur les traces de Jimy Hendrix.
Ce qui fait au contraire la force du film, c’est son message et la sincérité évidente avec laquelle le réalisateur le transmet. Et c’est bien là ce qui pourrait convaincre le jury du «Lëtzebuerger Filmpräis» le 4 décembre prochain.

Comments

comments

SOURCE: www.jeudi.lu – Viviane Thill

Il aura mis des années à y arriver, mais «House of Boys» est la preuve qu’il ne faut jamais baisser les bras. Le réalisateur luxembourgeois, Jean-Claude Schlim, vient de sortir le film qu’il rêvait de faire sur le sida qui a tué son ami et qui continue de faire des ravages dans le monde entier.

Directeur de production connu et apprécié au Luxembourg, Jean-Claude Schlim a travaillé sur des films tels que Shadow of the Vampire, Der 9. Tag ou The Merchant of Venise au contact de John Malkovich, Al Pacino, Willem Dafoe ou encore Jonathan Rhys Meyers. Un jour, à la surprise de beaucoup, il a décidé de réaliser lui-même un film. Pas n’importe quel film mais un hommage à son ami mort du sida et un rappel de la tragédie que continue à constituer cette maladie qui est – bien à tort – parfois minimalisée aujourd’hui puisque un peu moins mortelle (du moins dans les pays occidentaux).
Jean-Claude Schlim a donc choisi de nous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître: le début des années 1980, quand le sida était encore un vocable inconnu, tout juste vaguement familier à quelques médecins dont certains s’obstinaient à parler de «cancer homosexuel». L’homosexualité elle-même était considérée à cette époque-là comme une maladie. Rappelons qu’il faudra attendre 1991 pour qu’elle soit rayée de la liste des troubles mentaux par l’OMS!

Mi-conte, mi-réel

House of Boys ne s’attarde toutefois guère sur l’intolérance que devaient affronter les homosexuels. Même si le jeune Frank (Layke Anderson) s’enfuit d’un pays – qui n’est pas nommé mais pourrait être le Luxembourg – parce que ses parents refusent de le voir et de l’accepter tel qu’il est, il ne nourrit pas d’animosité à leur égard. Il trouve refuge à Amsterdam dans un «house of boys», cabaret réservé aux messieurs qui préfèrent les hommes.
La beauté et la sensualité de Frank séduisent immédiatement «Madame» (Udo Kier), le propriétaire des lieux qui l’engage d’abord comme serveur, puis comme danseur stripteaseur et enfin comme prostitué. Le réalisateur constate et ne juge pas: Frank trouve là une nouvelle famille, entre Jake (Benjamin Northover), le tout jeune Angelo qui rêve de devenir Angela (Steven Webb) et Emma (Eleanor David), seule femme de la maisonnée et ersatz de mère pour tous.
Le réalisateur met en scène cette première partie comme un joyeux conte de fée pour adultes, l’histoire d’un jeune homme qui part à la découverte du monde et de son prince charmant, et il n’hésite pas à y glisser quelques numéros de music-hall ou une animation délicieusement kitsch quand Frank tombe amoureux de Jake. Ce mélange – un peu osé mais réussi – entre conte et réalisme fait l’originalité et la saveur de la première moitié du film qui s’étire néanmoins en longueur quand un numéro de striptease se met à suivre l’autre sans réelle nécessite. Il faut finalement une bonne heure avant que Frank et Jake ne se retrouvent pour faire l’amour, mais ensuite leur aventure bascule rapidement dans le drame.
Quand Jake s’évanouit lors d’une séance privée avec un client, les médecins, à commencer par le docteur Marsh (Stephen Fry), se doutent bientôt de l’origine de son malaise: c’est le nouveau virus qui vient d’arriver en Europe et contre lequel ils sont complètement impuissants. Ce mal inconnu va littéralement ronger la chair de Jake et le défigurer sous le regard horrifié de Frank qui soignera son amant jusqu’au dernier souffle.

Sincérité évidente

Jean-Claude Schlim réussit de justesse à éviter le pathétique mais il n’hésite pas à montrer les ravages de la maladie sur Jake. Il dit qu’il a voulu ainsi redonner corps à une maladie qui est trop souvent devenue un concept abstrait et seulement virtuellement menaçant dans l’esprit de beaucoup de jeunes. Car c’est aussi et surtout à ceux-ci que le réalisateur entend s’adresser avec son film. Il faudrait alors toutefois se demander pourquoi il a situé son récit dans le milieu de la prostitution – et inclus une brève séquence pornographique – ce qui a fait interdire le film aux moins de 16 ans, sauf s’ils sont accompagnés par un adulte (ils peuvent alors le voir à partir de 12 ans).
Premier long métrage de Jean-Claude Schlim, House of Boys ne démontre certes pas d’excessive personnalité dans la mise en scène mais il est réalisé tout à fait honorablement, avec des choix esthétiques assumés. L’excellente prestation d’Eleanor David dans le rôle de la mère de substitution, et celle du jeune Steven Webb en Angelo/Angela dominent la distribution à laquelle Udo Kier et Stephen Fry apportent un poids supplémentaire.
Le plus gros faible du film réside finalement dans les intrigues secondaires, notamment toutes celles concernant les relations parents-enfants (le revirement des parents de Frank, mais aussi l’enfance traumatique de Jake et les retrouvailles d’Emma avec son fils), de même que le trop long pèlerinage de Frank au Maroc sur les traces de Jimy Hendrix.
Ce qui fait au contraire la force du film, c’est son message et la sincérité évidente avec laquelle le réalisateur le transmet. Et c’est bien là ce qui pourrait convaincre le jury du «Lëtzebuerger Filmpräis» le 4 décembre prochain.

Comments

comments

No responses yet

Trackback URI | Comments RSS

Leave a Reply