Dec 16 2010

Une madeleine appellée Lucky Strike

Published by at 01:25 under Articles,Français

SOURCE: www.land.lu – josée hansen

Oh non, pas lui ! s’est-on dit en apprenant le sujet du dernier documentaire d’Andy Bausch, l’homme qui représente à lui seul le cinéma populaire au Luxembourg (de Troublemaker à InThierryView,…). Schockela, Knätsch gummi a Brong Puppelcher (produit par Paul Thiltges Distribution), qui vient de sortir sur nos écrans, traite de la deuxième guerre mondiale ! Encore un film sur ces Luxembourgeois héroïques, qui semblent tous avoir été résistants, de la grande-duchesse au simple quidam, au moins dans l’historiographie officielle ? N’y a-t-il vraiment pas d’autre sujet ? A-t-il fait le tour de tous ces self-made-men du monde du spectacle qu’il affectionne tant (Camillo Felgen, Leslie Kent,…) pour se retrouver à traiter une époque qu’il n’a même pas vécue ?

En fait, raconte-t-il dans les interviews publiées à l’occasion de la présentation du film, l’idée lui serait venue lors du tournage d’un précédent documentaire, Entrée d’artistes (2007, Rattlesnake), sur les stars du music-hall de l’après-guerre, film qui lui a même valu un Filmpräis en 2009, où nombre de ces vieux musiciens lui racontaient avec beaucoup d’émotion leur admiration pour les Américains qui avaient libéré le pays – non seulement des nazis, mais aussi de l’oppression de la droite catholique qui imposait alors sa culture et son mode de vie au grand-duché. Dans leurs besaces, ces Américains tant attendus apportaient, dès le 9 septembre 1944, le chewing-gum, le corned-beef, les bas nylon, le chocolat, des œufs en poudre, des cigarettes Lucky Strike, une musique si différente du bal musette des Luxembourgeois et certains même l’amour pour une fille autochtone. Voilà donc un angle original pour aborder la deuxième guerre mondiale selon Andy Bausch : par la mythologie populaire.

Or, il faut l’avouer, le sujet semble un peu trop grand pour lui. Ou plutôt : au lieu de faire des choix radicaux dans la narration, pour toujours à nouveau la recentrer sur son sujet, il essaie de trop en faire et se perd dans les anecdotes personnelles. Tout se passe comme si Andy Bausch, refusant de se faire historien, de crainte que le film ne devienne rébarbatif ou ennuyeux, s’était laissé porter par les interviewés, des hommes et des femmes aujourd’hui septuagénaires ou octogénaires, qu’il filme dans leurs décors privés parfois grotesques, mais pour lesquels il a visiblement beaucoup de respect et de tendresse.

Après avoir recueilli leurs témoignages, il les découpe par grands thèmes, dont il fait la grille du film. Afin de rendre le tout plus attractif, visuellement plus divertissant aussi, il inclut de nombreux documents historiques, surtout de vieilles photos et des rushes de films privés, et fait incarner certaines scènes décrites par les témoins par des acteurs, du reenactment comme à son habitude, qui est pourtant utilisé de façon excessivement littérale ici.

À l’arrivée, Schockela,… donne l’impression d’un très long micro-trottoir, dont il a tous les défauts : choix plus ou moins aléatoires des interviewés, arbitraire de ce qu’ils racontent, aucune expertise réelle pour vérifier si ce qui se dit est objectivement vrai ou juste subjectivement ressenti. Des approximations, voire carrément des erreurs historiques – celle sur Perle Mesta, qui n’a été nommée ambassadrice américaine au Luxembourg qu’en 1949 et n’a donc pas pu organiser des fêtes pour les GIs en 1944/45 est la plus flagrante, son activité ici ayant été largement documentée dans le film Call me Madam de Paul Lesch (Samsa, 1997) ou même sur Wikipedia – nuisent à la crédibilité du film.

Ceci dit, ce n’est pas un mauvais film. Le montage est bien fait (Misch Bervard), la musique lui donne un certain entrain, et les anecdotes sont souvent touchantes, parfois même désopilantes. Mais ce qui manque, c’est une appréciation objective des faits décrits. Il aurait fallu faire des choix plus clairs se-lon l’importance de l’anecdote – le photographe et ancien soldat Tony Vaccaro s’excitant sur la nullité d’Eisenhower comme commandant de l’armée américaine se voit attribuer la même importance que ce souvenir insignifiant d’un soldat américain s’étant allègrement servi en gaufres dans la cuisine d’une famille, sans en demander la permission ! – et essayer ainsi de garder un fil rouge dans le récit. Et pourquoi se perdre dans des histoires sur les bouteilles d’urine de Hemingway ou la voiture de Marlene Dietrich, si ce n’est pour le folklore ?

Ce qu’on retient donc du film, c’est que les premiers soldats américains furent accueillis en héros au grand-duché, avec toutefois une certaine timidité ou méfiance des deux côtés. Mais très vite, ils font partie du quotidien des Luxembourgeois, qui les logent, les nourrissent, dansent avec eux, les déguisent en Saint-Nicolas, lavent leur linge et fument leurs cigarettes. Et leur font tourner la tête. Or, il s’avère que ces sauveurs n’étaient pas des anges, la rumeur courait vite que les premiers arrivés étaient en fait des taulards qui s’étaient portés volontaires dans l’armée pour échapper à la prison. Soudain, ils sont décrits comme rustres, mal élevés, toujours en train de mâcher du chewing-gum, portés sur le schnaps et « ils disaient ‘fuck’ à tout bout de champ ! » s’offusque Rosch Krieps soixante ans plus tard encore.

Pour Roger Manderscheid pourtant, leur mode de vie, leur façon d’être était aussi une libération intellectuelle ou morale pour les Luxembour-geois, enfermés dans leurs villages dominés par les curé et l’enseignant. Là, on aurait aimé que ce thème soit développé davantage, cet angle de la libération des esprits aurait correspondu à Andy Bausch… mais on reste sur sa faim. Et les histoires d’enfants naturels américano-luxembourgeois, nés d’une amourette à l’arrière d’un camion ou dans une salle de classe de lycée, dont certains avaient un sort plus dur encore parce qu’ils étaient métis dans un pays qui n’avait quasiment jamais vu de Black avant cela, auraient mérité elles aussi un éclairage supplémentaire.

Par contre, Andy Bausch voulait aussi parler de la guerre en soi, la grande histoire, mais il le fait, comme le reste, de manière impressionniste, par petites touches : quand Tony Vaccaro, photographe de guerre qui a pris plus de 440 photos au Luxembourg cet hiver-là, raconte la mort des soldats et autres affres de la guerre (« war is hell ! »), cela donnerait déjà un film en soi. Le retour de la grande-duchesse après la guerre est brièvement montré en images et commenté par la voix off avec un texte incroyablement patriotique et idéologiquement douteux (« notre monarchie et notre indépendance reconquise sont un cadeau de notre grand frère américain, et nous lui devons gratitude pour cela »), alors qu’une femme dit son dédain pour la monarque ayant pris la fuite au lieu de défendre son peuple… et puis c’est tout. Aucune mise en relation historique ne permet de juger soi-même entre ces différentes subjectivités.

Une fois toutes ces réserves émises, Schockela, Knätschgummi a brong Puppelcher est divertissant, se regarde bien et apporte son éclairage plus populaire, plus subjectif sur la guerre et l’immédiate après-guerre. Le prochain long-métrage de fiction d’Andy Bausch racontera une histoire d’amour imaginaire entre une jeune fille autochtone et un GI.

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SOURCE: www.land.lu – josée hansen

Oh non, pas lui ! s’est-on dit en apprenant le sujet du dernier documentaire d’Andy Bausch, l’homme qui représente à lui seul le cinéma populaire au Luxembourg (de Troublemaker à InThierryView,…). Schockela, Knätsch gummi a Brong Puppelcher (produit par Paul Thiltges Distribution), qui vient de sortir sur nos écrans, traite de la deuxième guerre mondiale ! Encore un film sur ces Luxembourgeois héroïques, qui semblent tous avoir été résistants, de la grande-duchesse au simple quidam, au moins dans l’historiographie officielle ? N’y a-t-il vraiment pas d’autre sujet ? A-t-il fait le tour de tous ces self-made-men du monde du spectacle qu’il affectionne tant (Camillo Felgen, Leslie Kent,…) pour se retrouver à traiter une époque qu’il n’a même pas vécue ?

En fait, raconte-t-il dans les interviews publiées à l’occasion de la présentation du film, l’idée lui serait venue lors du tournage d’un précédent documentaire, Entrée d’artistes (2007, Rattlesnake), sur les stars du music-hall de l’après-guerre, film qui lui a même valu un Filmpräis en 2009, où nombre de ces vieux musiciens lui racontaient avec beaucoup d’émotion leur admiration pour les Américains qui avaient libéré le pays – non seulement des nazis, mais aussi de l’oppression de la droite catholique qui imposait alors sa culture et son mode de vie au grand-duché. Dans leurs besaces, ces Américains tant attendus apportaient, dès le 9 septembre 1944, le chewing-gum, le corned-beef, les bas nylon, le chocolat, des œufs en poudre, des cigarettes Lucky Strike, une musique si différente du bal musette des Luxembourgeois et certains même l’amour pour une fille autochtone. Voilà donc un angle original pour aborder la deuxième guerre mondiale selon Andy Bausch : par la mythologie populaire.

Or, il faut l’avouer, le sujet semble un peu trop grand pour lui. Ou plutôt : au lieu de faire des choix radicaux dans la narration, pour toujours à nouveau la recentrer sur son sujet, il essaie de trop en faire et se perd dans les anecdotes personnelles. Tout se passe comme si Andy Bausch, refusant de se faire historien, de crainte que le film ne devienne rébarbatif ou ennuyeux, s’était laissé porter par les interviewés, des hommes et des femmes aujourd’hui septuagénaires ou octogénaires, qu’il filme dans leurs décors privés parfois grotesques, mais pour lesquels il a visiblement beaucoup de respect et de tendresse.

Après avoir recueilli leurs témoignages, il les découpe par grands thèmes, dont il fait la grille du film. Afin de rendre le tout plus attractif, visuellement plus divertissant aussi, il inclut de nombreux documents historiques, surtout de vieilles photos et des rushes de films privés, et fait incarner certaines scènes décrites par les témoins par des acteurs, du reenactment comme à son habitude, qui est pourtant utilisé de façon excessivement littérale ici.

À l’arrivée, Schockela,… donne l’impression d’un très long micro-trottoir, dont il a tous les défauts : choix plus ou moins aléatoires des interviewés, arbitraire de ce qu’ils racontent, aucune expertise réelle pour vérifier si ce qui se dit est objectivement vrai ou juste subjectivement ressenti. Des approximations, voire carrément des erreurs historiques – celle sur Perle Mesta, qui n’a été nommée ambassadrice américaine au Luxembourg qu’en 1949 et n’a donc pas pu organiser des fêtes pour les GIs en 1944/45 est la plus flagrante, son activité ici ayant été largement documentée dans le film Call me Madam de Paul Lesch (Samsa, 1997) ou même sur Wikipedia – nuisent à la crédibilité du film.

Ceci dit, ce n’est pas un mauvais film. Le montage est bien fait (Misch Bervard), la musique lui donne un certain entrain, et les anecdotes sont souvent touchantes, parfois même désopilantes. Mais ce qui manque, c’est une appréciation objective des faits décrits. Il aurait fallu faire des choix plus clairs se-lon l’importance de l’anecdote – le photographe et ancien soldat Tony Vaccaro s’excitant sur la nullité d’Eisenhower comme commandant de l’armée américaine se voit attribuer la même importance que ce souvenir insignifiant d’un soldat américain s’étant allègrement servi en gaufres dans la cuisine d’une famille, sans en demander la permission ! – et essayer ainsi de garder un fil rouge dans le récit. Et pourquoi se perdre dans des histoires sur les bouteilles d’urine de Hemingway ou la voiture de Marlene Dietrich, si ce n’est pour le folklore ?

Ce qu’on retient donc du film, c’est que les premiers soldats américains furent accueillis en héros au grand-duché, avec toutefois une certaine timidité ou méfiance des deux côtés. Mais très vite, ils font partie du quotidien des Luxembourgeois, qui les logent, les nourrissent, dansent avec eux, les déguisent en Saint-Nicolas, lavent leur linge et fument leurs cigarettes. Et leur font tourner la tête. Or, il s’avère que ces sauveurs n’étaient pas des anges, la rumeur courait vite que les premiers arrivés étaient en fait des taulards qui s’étaient portés volontaires dans l’armée pour échapper à la prison. Soudain, ils sont décrits comme rustres, mal élevés, toujours en train de mâcher du chewing-gum, portés sur le schnaps et « ils disaient ‘fuck’ à tout bout de champ ! » s’offusque Rosch Krieps soixante ans plus tard encore.

Pour Roger Manderscheid pourtant, leur mode de vie, leur façon d’être était aussi une libération intellectuelle ou morale pour les Luxembour-geois, enfermés dans leurs villages dominés par les curé et l’enseignant. Là, on aurait aimé que ce thème soit développé davantage, cet angle de la libération des esprits aurait correspondu à Andy Bausch… mais on reste sur sa faim. Et les histoires d’enfants naturels américano-luxembourgeois, nés d’une amourette à l’arrière d’un camion ou dans une salle de classe de lycée, dont certains avaient un sort plus dur encore parce qu’ils étaient métis dans un pays qui n’avait quasiment jamais vu de Black avant cela, auraient mérité elles aussi un éclairage supplémentaire.

Par contre, Andy Bausch voulait aussi parler de la guerre en soi, la grande histoire, mais il le fait, comme le reste, de manière impressionniste, par petites touches : quand Tony Vaccaro, photographe de guerre qui a pris plus de 440 photos au Luxembourg cet hiver-là, raconte la mort des soldats et autres affres de la guerre (« war is hell ! »), cela donnerait déjà un film en soi. Le retour de la grande-duchesse après la guerre est brièvement montré en images et commenté par la voix off avec un texte incroyablement patriotique et idéologiquement douteux (« notre monarchie et notre indépendance reconquise sont un cadeau de notre grand frère américain, et nous lui devons gratitude pour cela »), alors qu’une femme dit son dédain pour la monarque ayant pris la fuite au lieu de défendre son peuple… et puis c’est tout. Aucune mise en relation historique ne permet de juger soi-même entre ces différentes subjectivités.

Une fois toutes ces réserves émises, Schockela, Knätschgummi a brong Puppelcher est divertissant, se regarde bien et apporte son éclairage plus populaire, plus subjectif sur la guerre et l’immédiate après-guerre. Le prochain long-métrage de fiction d’Andy Bausch racontera une histoire d’amour imaginaire entre une jeune fille autochtone et un GI.

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One Response to “Une madeleine appellée Lucky Strike”

  1. Weytjenson 16 Dec 2010 at 10:15

    Même si je suis d’accord avec vos critiques, si Bausch avait pris toutes ces directions, il aurait eut du matériel pour six heures de film, c.à.d, assez pour faire trois films (aurait-il du faire une trilogie?).

    Il a le mérite de s’être attaqué au sujet de la II Guerre Mondiale de manière différente de tous les autres au Luxembourg avant lui. Je suis d’avis que le film fonctionne bien au près du public parce que justement c’est un grand micro-trottoir et est ponctués d’anecdotes.

    Pour l’erreur historique, il pourra toujours rajouté un erratum dans le DVD.

    bien à vous,
    alex weytjens

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