Mar 10 2014

Un Dardenne au Luxembourg

Published by at 12:10 under Discovery Zone

SOURCE: http://blogs.lesinrocks.com

Tout le monde parlant de l’Ukraine, parlons du Luxembourg. Le week-end dernier, je séjournais dans la capitale du grand-duché, non pour y planquer les milliards amassés en 28 ans d’Inrocks (on peut toujours rêver !), mais pour Discovery Zone, le festival de cinéma de Luxembourg City (comme ils disent eux-mêmes en luxembourgeois dans le texte), 4e édition. Pas grand-chose à dire sur la compétition qui montrait de bons films déjà présentés ailleurs (Les manuscrits ne brûlent pas de Mohammad Rasoulof, Tom à la ferme de Xavier Dolan, vus à Cannes), ou d’autres aux fortunes variables (l’excellent Her de Spike Jonze, le raté Big Sur de Michael Polish d’après Kerouac). Pour un observateur français, cette manifestation se distinguait plutôt par une belle sélection de documentaires, des salles remplies par un public manifestement gourmand d’évènements cinéphiles, et par la découverte des infrastructures ciné locales (un multiplexe dans le nouveau quartier européen ultra-moderne du Kirschberg, une cinémathèque dans un bâtiment ancien aux allures de vieux manoir hanté…).

J’eus aussi la chance et l’honneur de présenter une masterclass de Luc Dardenne, venu en voisin pour commenter des extraits de la filmo des frères. Aussi pointu et pénétrant que limpide et captivant, Luc a livré une sorte de précis de la méthode Dardenne d’où il est ressorti plusieurs points majeurs. Se focaliser avant tout sur les corps, les visages, les gestes, les actions, surtout pas de psychologisme, de dialogues explicatifs, de questionnement sur les raisons et causes des personnages. Foncer direct dans un flux de mouvements et y entraîner le spectateur. Retrancher systématiquement les scories du scénario, éliminer ce qui est trop écrit, trop signifié, trop symbolique. S’interroger à chaque scène sur les réactions et questionnements potentiels du spectateur, réécrire tout au besoin, afin de toujours surprendre, de ne jamais laisser le spectateur aiguillé sur un seul rail. Modifier la mise en scène, le plan de travail, en fonction de détails concrets, d’idées qui surgissent en cours de tournage. Choisir de filmer des personnages en difficulté mais ne pas se contenter d’explications sociologiques faciles du type “c’est la faute au capitalisme ou à la société”, mais mettre le personnage face à lui-même et à ses propres dilemmes moraux : c’est notamment ce trait-là qui différencie les Dardenne d’un certain cinéma social (dont Ken Loach serait l’emblème) et les rapproche de la tragédie grecque.

Luc Dardenne parle aussi bien de Lévinas, de Pialat ou du Standard de Liège, ce qui fait tout le charme de cet homme délicieux et grand cinéaste (ou grand “demi-cinéaste”, car n’oublions pas Jean-Pierre, l’autre indispensable tête pensante des Dardenne). Les Dardenne peaufinent les derniers détails de leur nouveau film (avec Marion Cotillard) que l’on découvrira probablement à Cannes.

Luxembourg, c’est un village. En deux jours, j’ai croisé le grand duc, le conseiller à la culture, le directeur de la cinémathèque locale, un historien du cinéma, un producteur-distributeur ainsi que le Pierre Tchernia-André Bazin-Serge Daney du cru. Avantage (ou désavantage ?) des mini-Etats où tout le monde se rencontre, où l’on fait le tour des principales institutions du pays en cinq minutes à pied. A part ça, Luxembourg-ville se visite. Si le centre-ville, le quartier du Plateau, a des allures de petit Genève, le Grund, en bas, au bord de l’Alzette, est charmant avec ses ruelles pavées, ses bâtiments XVIIe, ses églises et couvent (rénové en centre culturel), ses estaminets et auberges, ses rives bucoliques.

Si le Grund est le Marais de Luxembourg, le Kirschberg est sa Défense, son Front de Seine, en plus beau. Outre les institutions européennes (dont les oreilles doivent siffler de plus en plus fort), on trouve ici un auditorium construit par Portzamparc, tout en blancheur, colonnades et belles courbes, et un musée d’Art moderne (le Mudam) édifié par Pei : bâtiment clair, lumineux, apaisant, dont la signature se reconnait aux petites tourelles vitrées et pyramidales. Parmi les œuvres exposées, j’ai retenu les sculptures de l’Autrichien Elmar Trenkwalder : édifices abstraits ressemblant à des temples khmers, ou à des stalagmites de lave séchée, riches en figures sexuelles à faire s’évanouir Boutin ou Copé (ouh là, j’ai vu des enfants s’approcher de ces objets érotiques et mystérieux, que faisaient la police des mœurs et les gardiens de la bonne morale ?).

Autre œuvre notable, une nef gothique de Wim Delvoye. Vous vous souvenez de Delvoye, l’enfant terrible de l’art contemporain ? La machine à merde ? Oui, oui, c’était lui. Sa cathédrale, ses arceaux et ogives, sont tout en métal hurlant, magnifique, comme un mix entre Notre-Dame et la tour Eiffel. Les vitraux sont assez géniaux dans leur genre : couples se roulant des pelles passés aux rayons X, radiographies de dentitions ou d’intestins (l’artiste est cohérent dans ses obsessions), un vrai renouvellement iconoclaste de l’art chrétien. Vive Notre-Dame de Wim ! C’était Luxembourg, ville qui vaut le voyage pour autre chose que ses banques.

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Tout le monde parlant de l’Ukraine, parlons du Luxembourg. Le week-end dernier, je séjournais dans la capitale du grand-duché, non pour y planquer les milliards amassés en 28 ans d’Inrocks (on peut toujours rêver !), mais pour Discovery Zone, le festival de cinéma de Luxembourg City (comme ils disent eux-mêmes en luxembourgeois dans le texte), 4e édition. Pas grand-chose à dire sur la compétition qui montrait de bons films déjà présentés ailleurs (Les manuscrits ne brûlent pas de Mohammad Rasoulof, Tom à la ferme de Xavier Dolan, vus à Cannes), ou d’autres aux fortunes variables (l’excellent Her de Spike Jonze, le raté Big Sur de Michael Polish d’après Kerouac). Pour un observateur français, cette manifestation se distinguait plutôt par une belle sélection de documentaires, des salles remplies par un public manifestement gourmand d’évènements cinéphiles, et par la découverte des infrastructures ciné locales (un multiplexe dans le nouveau quartier européen ultra-moderne du Kirschberg, une cinémathèque dans un bâtiment ancien aux allures de vieux manoir hanté…).

J’eus aussi la chance et l’honneur de présenter une masterclass de Luc Dardenne, venu en voisin pour commenter des extraits de la filmo des frères. Aussi pointu et pénétrant que limpide et captivant, Luc a livré une sorte de précis de la méthode Dardenne d’où il est ressorti plusieurs points majeurs. Se focaliser avant tout sur les corps, les visages, les gestes, les actions, surtout pas de psychologisme, de dialogues explicatifs, de questionnement sur les raisons et causes des personnages. Foncer direct dans un flux de mouvements et y entraîner le spectateur. Retrancher systématiquement les scories du scénario, éliminer ce qui est trop écrit, trop signifié, trop symbolique. S’interroger à chaque scène sur les réactions et questionnements potentiels du spectateur, réécrire tout au besoin, afin de toujours surprendre, de ne jamais laisser le spectateur aiguillé sur un seul rail. Modifier la mise en scène, le plan de travail, en fonction de détails concrets, d’idées qui surgissent en cours de tournage. Choisir de filmer des personnages en difficulté mais ne pas se contenter d’explications sociologiques faciles du type “c’est la faute au capitalisme ou à la société”, mais mettre le personnage face à lui-même et à ses propres dilemmes moraux : c’est notamment ce trait-là qui différencie les Dardenne d’un certain cinéma social (dont Ken Loach serait l’emblème) et les rapproche de la tragédie grecque.

Luc Dardenne parle aussi bien de Lévinas, de Pialat ou du Standard de Liège, ce qui fait tout le charme de cet homme délicieux et grand cinéaste (ou grand “demi-cinéaste”, car n’oublions pas Jean-Pierre, l’autre indispensable tête pensante des Dardenne). Les Dardenne peaufinent les derniers détails de leur nouveau film (avec Marion Cotillard) que l’on découvrira probablement à Cannes.

Luxembourg, c’est un village. En deux jours, j’ai croisé le grand duc, le conseiller à la culture, le directeur de la cinémathèque locale, un historien du cinéma, un producteur-distributeur ainsi que le Pierre Tchernia-André Bazin-Serge Daney du cru. Avantage (ou désavantage ?) des mini-Etats où tout le monde se rencontre, où l’on fait le tour des principales institutions du pays en cinq minutes à pied. A part ça, Luxembourg-ville se visite. Si le centre-ville, le quartier du Plateau, a des allures de petit Genève, le Grund, en bas, au bord de l’Alzette, est charmant avec ses ruelles pavées, ses bâtiments XVIIe, ses églises et couvent (rénové en centre culturel), ses estaminets et auberges, ses rives bucoliques.

Si le Grund est le Marais de Luxembourg, le Kirschberg est sa Défense, son Front de Seine, en plus beau. Outre les institutions européennes (dont les oreilles doivent siffler de plus en plus fort), on trouve ici un auditorium construit par Portzamparc, tout en blancheur, colonnades et belles courbes, et un musée d’Art moderne (le Mudam) édifié par Pei : bâtiment clair, lumineux, apaisant, dont la signature se reconnait aux petites tourelles vitrées et pyramidales. Parmi les œuvres exposées, j’ai retenu les sculptures de l’Autrichien Elmar Trenkwalder : édifices abstraits ressemblant à des temples khmers, ou à des stalagmites de lave séchée, riches en figures sexuelles à faire s’évanouir Boutin ou Copé (ouh là, j’ai vu des enfants s’approcher de ces objets érotiques et mystérieux, que faisaient la police des mœurs et les gardiens de la bonne morale ?).

Autre œuvre notable, une nef gothique de Wim Delvoye. Vous vous souvenez de Delvoye, l’enfant terrible de l’art contemporain ? La machine à merde ? Oui, oui, c’était lui. Sa cathédrale, ses arceaux et ogives, sont tout en métal hurlant, magnifique, comme un mix entre Notre-Dame et la tour Eiffel. Les vitraux sont assez géniaux dans leur genre : couples se roulant des pelles passés aux rayons X, radiographies de dentitions ou d’intestins (l’artiste est cohérent dans ses obsessions), un vrai renouvellement iconoclaste de l’art chrétien. Vive Notre-Dame de Wim ! C’était Luxembourg, ville qui vaut le voyage pour autre chose que ses banques.

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