Feb 01 2009

Interview Léa Pool

Published by at 02:18 under Industry,Misc. Luxembourg

Léa Pool vient à finir Une belle mort, qui est une coproduction avec le Luxembourg.

«Les petites cinématographies doivent s’entraider»

Les Journées cinématographiques de Soleure consacrent leur rétrospective à Léa Pool. Née à Genève, vivant à Montréal, elle fait partie des cinéastes suisses qui ont fait carrière à l’étranger. A ses yeux, tourner des films en coproduction est indispensable au maintien du cinéma d’auteur.

Ce qui intéresse Léa Pool, ce sont les personnages «on the edge», comme elle dit. Auteure d’une douzaine de longs métrages à tonalité intimiste, elle vient présenter à Soleure en première suisse son dernier film, Maman est chez le coiffeur
Une famille qui éclate, l’enfance qui s’envole, la fin des années 1960. L’univers tout en nuances de Léa Pool n’a pas grand-chose à voir avec celui des superproductions américaines qui inondent le Canada anglophone. A l’inverse, il illustre l’exception culturelle québécoise, qui, à en croire la réalisatrice, se porte mieux que jamais.

swissinfo: Comme en Suisse, le cinéma québécois est largement subventionné dans un pays où les langues, et donc les cultures, sont différentes. Comment se porte-il?
Léa Pool: Actuellement, il est plutôt fort. Les films francophones se sont fait remarquer dans les festivals et aux prix de Toronto, qui sont l’équivalent de Soleure. Au dernier top-ten canadien, il y avait six films francophones sur dix. Au niveau cinématographique et culturel, le Québec est plus solide, plus vivant, plus dynamique aujourd’hui que le Canada anglophone.

Cela devient extrêmement difficile de compétitionner avec des sorties commerciales et des campagnes de promotion à l’américaine, mais les gens au Québec aiment le cinéma québécois. Même si les films qui rapportent sont plutôt, comme en Suisse, des comédies ou des films légers, il y a toujours un public pour des films plus difficiles, plus humanistes.

En fait, cela fait 25 ans que je fais du cinéma et mon discours n’a pas changé. Nous sommes dans une industrie, mais il faut continuer à être artistiquement présent et à risquer des choses. C’est un défi à chaque fois, mais cela en vaut la peine.

swissinfo: Le système de coproduction fonctionne-t-il bien dans la francophonie?

L.P.: On essaie de le faire fonctionner. C’est tout de même une solution. Ma productrice est actuellement en coproduction minoritaire avec la Suisse romande. Elle trouve cela intéressant. Quant à moi, avoir deux nationalités est un avantage !

Souvent dans un film, il te manque 25-30% du budget. A ce niveau, les petites cinématographies doivent s’entraider. Pour ce qui est des règles, il faut une certaine équité. C’est normal que si 20% du budget vient du Québec, 20% du travail y soit effectué. Mais je trouve que cela manque parfois un peu de souplesse. Un film allemand tourné à l’étranger comme Paris-Texas a sa valeur. On ne peut pas non plus inventer des histoires en fonction des règles de coproduction!

swissinfo: Passe-t-on des films suisses au Québec?

L.P.: Malheureusement, on ne les voit pas beaucoup. Le cinéma suisse était connu à l’époque de Tanner, Goretta, Murer, mais on ne connaît pas les nouvelles générations de cinéastes. D’ailleurs, l’inverse doit aussi être vrai pour le cinéma québécois en Suisse, non?

Par le passé, le cinéma d’auteur était beaucoup plus présent, les salles de cinéma de répertoire et les petits distributeurs étaient plus nombreux. On passait du Bergman même en province. Ce n’est plus imaginable aujourd’hui.

Avec un cinéma américain qui couvre entre 78% et 90% du marché mondial, il ne reste pas beaucoup de place pour les cinémas nationaux, les cinémas d’auteur, et encore moins pour les cinémas étrangers. Chacun essaie de défendre son cinéma national, c’est normal. Et avec les changements dans la distribution, le numérique et internet, les forts vont prendre encore plus de place.

swissinfo: Sur quels projets travaillez-vous actuellement?

L.P : Je finis Une belle mort, qui est une coproduction avec le Luxembourg. Et j’essaie de monter un film autour de la vie de Jung. Ce serait approprié de le tourner en Suisse puisqu’il est né à Bâle et a travaillé à Zurich, mais ce n’est pas facile car c’est un film ambitieux.

En fait, un film à 8-10 millions est presque impossible à monter. On peut trouver des subventions pour un projet à 4-6 millions ou alors il te faut monter dans des budgets plus importants, plus de 20 millions, et tourner avec des vedettes américaines. L’entre deux est malheureusement difficile.

swissinfo: Votre conseil à un jeune réalisateur?

L.P.: Je ne sais pas si c’est encore possible, mais il faut s’inventer son propre travail. Si on attend dès le premier film d’être complètement financé et produit, on peut attendre longtemps. Et puis, il faut faire quelque chose de simple et de très personnel, afin d’avoir une carte de visite convaincante. Avec la vidéo, c’est devenu plus facile. On peut aussi faire des courts métrages.

J’ai remarqué que les cinéastes à qui on donnait beaucoup d’argent d’emblée n’étaient pas forcément ceux qui faisaient carrière. Le danger, c’est de se retrouver avec une équipe expérimentée qui fera tout le travail. Or il faut apprendre à maîtriser cette situation, c’est comme une sorte de démarche à accomplir avant tout pour toi-même. Le résultat sera peut-être plus maladroit au départ, mais il sera aussi plus expressif, plus représentatif de ton talent.

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Léa Pool vient à finir Une belle mort, qui est une coproduction avec le Luxembourg.

«Les petites cinématographies doivent s’entraider»

Les Journées cinématographiques de Soleure consacrent leur rétrospective à Léa Pool. Née à Genève, vivant à Montréal, elle fait partie des cinéastes suisses qui ont fait carrière à l’étranger. A ses yeux, tourner des films en coproduction est indispensable au maintien du cinéma d’auteur.

Ce qui intéresse Léa Pool, ce sont les personnages «on the edge», comme elle dit. Auteure d’une douzaine de longs métrages à tonalité intimiste, elle vient présenter à Soleure en première suisse son dernier film, Maman est chez le coiffeur
Une famille qui éclate, l’enfance qui s’envole, la fin des années 1960. L’univers tout en nuances de Léa Pool n’a pas grand-chose à voir avec celui des superproductions américaines qui inondent le Canada anglophone. A l’inverse, il illustre l’exception culturelle québécoise, qui, à en croire la réalisatrice, se porte mieux que jamais.

swissinfo: Comme en Suisse, le cinéma québécois est largement subventionné dans un pays où les langues, et donc les cultures, sont différentes. Comment se porte-il?
Léa Pool: Actuellement, il est plutôt fort. Les films francophones se sont fait remarquer dans les festivals et aux prix de Toronto, qui sont l’équivalent de Soleure. Au dernier top-ten canadien, il y avait six films francophones sur dix. Au niveau cinématographique et culturel, le Québec est plus solide, plus vivant, plus dynamique aujourd’hui que le Canada anglophone.

Cela devient extrêmement difficile de compétitionner avec des sorties commerciales et des campagnes de promotion à l’américaine, mais les gens au Québec aiment le cinéma québécois. Même si les films qui rapportent sont plutôt, comme en Suisse, des comédies ou des films légers, il y a toujours un public pour des films plus difficiles, plus humanistes.

En fait, cela fait 25 ans que je fais du cinéma et mon discours n’a pas changé. Nous sommes dans une industrie, mais il faut continuer à être artistiquement présent et à risquer des choses. C’est un défi à chaque fois, mais cela en vaut la peine.

swissinfo: Le système de coproduction fonctionne-t-il bien dans la francophonie?

L.P.: On essaie de le faire fonctionner. C’est tout de même une solution. Ma productrice est actuellement en coproduction minoritaire avec la Suisse romande. Elle trouve cela intéressant. Quant à moi, avoir deux nationalités est un avantage !

Souvent dans un film, il te manque 25-30% du budget. A ce niveau, les petites cinématographies doivent s’entraider. Pour ce qui est des règles, il faut une certaine équité. C’est normal que si 20% du budget vient du Québec, 20% du travail y soit effectué. Mais je trouve que cela manque parfois un peu de souplesse. Un film allemand tourné à l’étranger comme Paris-Texas a sa valeur. On ne peut pas non plus inventer des histoires en fonction des règles de coproduction!

swissinfo: Passe-t-on des films suisses au Québec?

L.P.: Malheureusement, on ne les voit pas beaucoup. Le cinéma suisse était connu à l’époque de Tanner, Goretta, Murer, mais on ne connaît pas les nouvelles générations de cinéastes. D’ailleurs, l’inverse doit aussi être vrai pour le cinéma québécois en Suisse, non?

Par le passé, le cinéma d’auteur était beaucoup plus présent, les salles de cinéma de répertoire et les petits distributeurs étaient plus nombreux. On passait du Bergman même en province. Ce n’est plus imaginable aujourd’hui.

Avec un cinéma américain qui couvre entre 78% et 90% du marché mondial, il ne reste pas beaucoup de place pour les cinémas nationaux, les cinémas d’auteur, et encore moins pour les cinémas étrangers. Chacun essaie de défendre son cinéma national, c’est normal. Et avec les changements dans la distribution, le numérique et internet, les forts vont prendre encore plus de place.

swissinfo: Sur quels projets travaillez-vous actuellement?

L.P : Je finis Une belle mort, qui est une coproduction avec le Luxembourg. Et j’essaie de monter un film autour de la vie de Jung. Ce serait approprié de le tourner en Suisse puisqu’il est né à Bâle et a travaillé à Zurich, mais ce n’est pas facile car c’est un film ambitieux.

En fait, un film à 8-10 millions est presque impossible à monter. On peut trouver des subventions pour un projet à 4-6 millions ou alors il te faut monter dans des budgets plus importants, plus de 20 millions, et tourner avec des vedettes américaines. L’entre deux est malheureusement difficile.

swissinfo: Votre conseil à un jeune réalisateur?

L.P.: Je ne sais pas si c’est encore possible, mais il faut s’inventer son propre travail. Si on attend dès le premier film d’être complètement financé et produit, on peut attendre longtemps. Et puis, il faut faire quelque chose de simple et de très personnel, afin d’avoir une carte de visite convaincante. Avec la vidéo, c’est devenu plus facile. On peut aussi faire des courts métrages.

J’ai remarqué que les cinéastes à qui on donnait beaucoup d’argent d’emblée n’étaient pas forcément ceux qui faisaient carrière. Le danger, c’est de se retrouver avec une équipe expérimentée qui fera tout le travail. Or il faut apprendre à maîtriser cette situation, c’est comme une sorte de démarche à accomplir avant tout pour toi-même. Le résultat sera peut-être plus maladroit au départ, mais il sera aussi plus expressif, plus représentatif de ton talent.

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