Jun 14 2014

Jean-Luc Godard : « Le cinéma, c’est un oubli de la réalité »

Published by at 01:00 under Misc. Luxembourg

SOURCE: http://www.lemonde.fr

« J’ai tout mon temps », avait prévenu Jean-Luc Godard, dont le film, Adieu au langage, a obtenu cette année le Prix du jury à Cannes. Suivront près de deux heures d’entretien, réalisé à Paris, mardi 27 mai, au domicile de son assistant, Jean-Paul Battaggia.

Comment analysez-vous ce qui se passe actuellement en Europe ? Vous avez peut-être envie de mettre votre grain de sel…

Jean-Luc Godard : Oui, j’ai mon opinion… J’espérais que le Front national arriverait en tête. Je trouve que Hollande devrait nommer – je l’avais dit à France Inter, mais ils l’ont supprimé – Marine Le Pen premier ministre.

Pour quelles raisons ?

Pour que ça bouge un peu. Pour qu’on fasse semblant de bouger, si on ne bouge pas vraiment. Ce qui est mieux que de faire semblant de ne rien faire (rires). Du reste, on oublie toujours que le Front national avait deux sièges au Conseil national de la Résistance. A l’époque, c’était une organisation paracommuniste. N’empêche qu’elle s’appelait Front national…

Ce n’est qu’une synonymie…

Non. Si on dit que ce n’est qu’une synonymie, on reste dans les mots, pas dans les faits. C’est un fait. Vu l’importance de la nomination, et de nommer, bien sûr, que c’est une synonymie… Le premier ministre du Luxembourg s’appelle Juncker. C’était aussi le nom d’un bombardier allemand [Junkers] …

Un « Junker », c’est aussi un aristocrate prussien…

Les hobereaux allemands de l’époque. Encore faut-il s’intéresser à la linguistique… Je ne sais pas si vous connaissez un petit film de Michel Gondry, très joli, une conversation avec Chomsky. C’est un travail incroyable qui, à la longue, devient un peu répétitif…

Tous ces votes, un peu partout, en France, au Royaume-Uni, au Danemark, ça traduit quoi ?

Ça traduit mon cas. Je ne suis pas pour eux. Il y a longtemps, Jean-Marie Le Pen avait demandé que je sois viré de France. Mais j’ai juste envie que ça bouge un peu… Les grands vainqueurs, ce sont les abstentionnistes. J’en fais partie depuis longtemps.

Pourquoi cette incapacité à bouger ?

Ils sont soit trop vieux, soit trop jeunes. C’est comme ça. Regardez ce prix donné à Cannes, à moi et à Xavier Dolan que je ne connais pas. Ils ont réuni un vieux metteur en scène qui fait un jeune film avec un jeune metteur en scène qui fait un film ancien. Il a même pris le format des films anciens. Au moins qu’on dise ça… Pourquoi ils ne bougent pas ? C’est bien fait pour eux. Ils veulent un chef, eh bien, ils ont un chef. Ils veulent des chefs, ils ont des chefs. Et, au bout d’un moment, ils en veulent au chef de ne pas bouger, alors qu’eux-mêmes n’y arrivent pas. J’ai appris, il y a longtemps, qu’il y a un seul endroit où on peut faire changer les choses : c’est dans la façon de faire des films, disons dans le cinéma. C’est un petit monde. Ce n’est pas un individu seul, c’est une cellule vivante de société. Comme cette fameuse cellule qui sert à tout le monde, la Bacteria…

« Escherichia coli »…

Voilà ! Si l’on faisait une métaphore sociologique, je n’aime pas tellement le mot sociétal qu’on emploie aujourd’hui, ce serait la naissance, l’adolescence, puis la mort d’un film. Ça se passe sur 3-4 mois, maximum cent personnes pour une grosse production, trois pour nous… C’est le seul endroit, vu qu’il y a peu de monde, où on pourrait changer au moins la façon de vivre de cette petite société… Eh bien, non…

Si, la preuve : vous…

Un individu, de temps en temps. Mais l’individu ne suffit pas non plus. C’est ce que disait cet Allemand qui s’était fait élire à la Convention, le baron de Klootz – il a été guillotiné. Il disait : « France, protège-toi de l’individu. » Le cinéma, c’est le seul endroit où 15, 20, 100 personnes pourraient décider de faire leur propre travail autrement…

La cellule Godard…

Il n’y a pas de cellule Godard, non. Il y a toujours le désir qu’un petit groupe arrive à changer les choses. Ç’a été un petit moment – la Nouvelle Vague. Un tout petit moment. Si j’ai un peu de nostalgie, c’est ça. Trois personnes, Truffaut, moi et Rivette, certains oncles comme Rohmer, Melville, Leenhardt… C’étaient trois garçons qui avaient quitté leur famille. Rivette, comme Frédéric Moreau, était parti de Rouen. François, moi, on recherchait une autre famille que la nôtre.

Est-ce que vous aviez le sentiment d’avoir quelque chose en commun tous les trois ? Et est-ce que vous pouviez le nommer ?

Non. Ce qui est bien, c’est qu’on ne le nommait pas.

Ça s’éprouvait, mais ça ne se disait pas…

On était bien sûr influencés plus ou moins chacun par les siens, moi par la littérature, je pense, à cause de ma mère, qui lisait beaucoup et qui me permettait de piocher dans sa bibliothèque. Enfin, pas tout… Pas Autant en emporte en vent, qui était un ouvrage trop subversif… Je me souviens que, chez ma grand-mère, en France, les ouvrages de Maupassant, parce qu’il y avait des figures de femmes nues en couverture, on les mettait tout en haut de la bibliothèque. Je lisais des revues comme Fontaine, Poésie 84, des auteurs comme André Dhôtel – c’est un bon romancier, avec un côté Ramuz français –, Louis Guilloux, Le Sang noir, des choses comme ça… Même si on divergeait sur plein de choses, on s’entendait sur deux ou trois trucs… Notre ambition, c’était de publier un premier roman chez Gallimard. Ce qu’avait fait Schérer – Eric Rohmer – avec son premier roman… C’était très lié aux découvertes que nous faisait faire la Cinémathèque.

Et puis vous aviez envie, tous les trois, de faire découvrir un certain cinéma américain…

On se rendait compte qu’il y avait aussi un côté capitalistes contre certains metteurs en scène qu’on aimait… Don Siegel, Edgar George Ulmer, d’autres encore, qui faisaient des films en 4 jours, et dans lesquels il y avait des choses que n’avaient pas les autres. On les a soutenus, on les a encensés, même exagérément, à une époque où ils étaient vomis. C’était l’époque des accords Blum-Byrnes. Rivette et François étaient plus mordants que moi à l’époque. J’étais plus prudent, plus paresseux. Dans cette sorte de caverne d’Ali Baba d’Henri Langlois, il y avait un monde qui pouvait être à nous, vu qu’il n’était à personne.

A quand remonte votre passion du tennis ?

J’en avais fait, jeune. Quand je suis venu à Paris, en 1946-1947, j’ai tout arrêté. Puis j’ai repris, par période, petit à petit, en me rendant compte que c’était le seul endroit où quelqu’un me renvoyait la balle – dans les autres endroits, on ne me la renvoie pas, ou alors ils jouent avec, mais ils ne me la renvoient pas… Même en psychanalyse (rires) !

Serge Daney disait que vous étiez le seul cinéaste qui, en conférence de presse, renvoyait toujours la balle…

Oui, oui, j’essayais de prendre la sottise que pouvait me dire une journaliste, sud-coréenne ou je ne sais quoi, pour aller voir s’il n’y avait pas quelque chose… D’inventer par rapport à ça. En football, aussi, on pourrait peut-être un petit peu changer les choses… Mais ils n’ont pas les moyens intellectuels, culturels. Ils ne jouent qu’avec leurs pieds. Tandis que, dans la petite cellule du cinéma, il y a de tout, des moyens, de la culture, de l’argent, de l’amour, de la création artistique, de l’économie… Les gens disent « le cinéma », mais en fait ils veulent dire « les films ». Le cinéma, c’est autre chose. Il y a une anecdote, je ne sais pas si elle est vraie, sur Cézanne. Il peint pour la centième fois la montagne Sainte-Victoire. Quelqu’un passe et lui dit : « Oh, elle est belle, votre montagne ! » Cézanne : « Foutez-moi le camp, je ne peins pas une montagne, je peins un tableau. »

Dans Adieu au langage, à un moment, il y a une boîte de couleurs, de l’aquarelle. Faut-il en déduire que, pour vous, peindre, c’est un des derniers langages qui existent ?

J’avais fait cela en espérant que quelqu’un, pour lui-même, penserait qu’il y a là quelqu’un qui a un encrier et de l’encre – le noir, l’impression –, et puis, de l’autre, il y a une boîte de couleurs. Penserait que, d’un côté, il y a le texte, et de l’autre, l’image. Ici, si on était tous les deux, je prendrais plutôt une boîte de couleurs, et puis, vous, je vous laisserais l’encrier. Les gens me demandent ce que ça veut dire. Moi, je filme un état de fait.

Dans les « Cahiers du cinéma », vous aviez interrogé Robert Bresson sur l’importance de la forme. La première chose qu’il vous a dite, c’est : « Je suis peintre »…

Il était peintre, oui. Je n’ai jamais vu ses peintures.

Vous êtes d’accord avec lui sur l’importance première accordée à la forme ?

Non, je dirais qu’il y a un aller et retour. J’aime utiliser l’image de plonger et de remonter à la surface. On part de la surface et on va au fond. On remonte ensuite… Des choses comme ça… Bresson a écrit un petit bouquin, très bien, qui s’appelle Notes sur le cinématographe. Il disait : « Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence. » Aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’on l’ait épuisé ! (Rires.)

Pialat aussi avait pensé qu’il allait devenir peintre…

Son Van Gogh est un très très beau film. Le seul, sans doute, qu’on ait pu faire sur l’art. Je n’aime pas tout chez lui, et puis il était difficile de caractère. Souvent, quand les cinéastes essaient de filmer les peintres, c’est une catastrophe !

Sans regret pour Cannes de ne pas être venu ?

Ça n’existe plus.

Ça ne sert à rien, les festivals ?

Ça ne devrait pas être fait comme ça. Encore un endroit où on devrait faire autrement.

Comment ?

Je ne sais pas, on pourrait faire en sorte – au conseil des ministres aussi, d’ailleurs – que les délibérations du jury ne soient pas secrètes. On pourrait faire que les films ne passent pas que dans une seule salle… Regardez la liaison entre ça, le spectacle et la manière de gouverner. Cette idée du sauveur suprême…

Vous voulez dire que la structure ultra-hiérarchisée du Festival de Cannes mime la société française ?

C’est l’histoire de la nature et de la métaphore. La métaphore n’est pas une simple reproduction, une image, c’est autre chose.

Ça peut en être l’aggravation…

Je ne sais pas. On ne peut pas remplacer un mot par un autre. Le mot « parole » en français n’existe pas dans d’autres langues. Je regrette de ne pas savoir plus de langues, mais pour ça, il faut voyager. Et il ne faut pas voyager trop jeune non plus ; et puis après, ça devient un peu tard, c’est difficile… Mais, par exemple, le mot « parole » n’existe ni en allemand ni en anglais. En chinois, je ne sais pas ; en finlandais ou en hongrois, je ne sais pas non plus. J’aimerais bien savoir… Les Allemands disent sprechen, qu’on traduit par « la langue ». Mais la langue n’est pas la même chose que la parole. Qui elle-même n’est pas la même chose que la voix. Comment c’est apparu ? Qu’est-ce qui vient en premier ? Un ensemble de cris et d’images je crois…

Adieu au langage …

J’ai lu quelques critiques. Ils croient que ça prend un caractère biographique ! Or, pas du tout.

« Adieu », en Suisse, c’est aussi une manière de dire bonjour…

Ça, c’est dans le canton de Vaud, tout à fait. Il y a les deux sens, forcément.

En sculpture ou en peinture, on peut laisser une part au hasard. Au cinéma aussi ?

Oui, tout à fait.

Le système n’est pas trop contraignant ?

Il n’y a pas de système. Enfin, il y en a un, mais si vous quittez l’autoroute, vous pouvez prendre les chemins de traverse dont parlait Heidegger.

Votre chien, Roxy, n’est pas avec vous. Vous l’avez laissé en Suisse ?

On ne peut pas voyager avec lui. Il a son monde. On ne va pas le déplacer, lui faire connaître d’autres mondes…

Que vous apporte Roxy ?

Un lien, entre deux personnes. Le lien dont parlait ce vieux philosophe qui était le prof de ma mère, Léon Brunschvicg. C’était une des sommités de la philosophie française à l’époque. J’ai lu un petit livre de lui qui s’appelait Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. Descartes, je sais, Pascal, je crois, et Montaigne, je doute. Il disait l’un est dans l’autre et l’autre est dans l’un. Je trouve intéressante, très vivante, cette sensation de trois personnes. J’aime au cinéma, non pas l’image contre le texte, mais ce quelque chose d’avant le texte, qui est la parole.

Le langage, c’est, pour employer le verbe « être », parole et image. Non pas la parole, la voix ou la parole de Dieu, quelque chose d’autre qui ne peut pas vivre sans l’image. Dans l’image au cinéma, il y a autre chose, une espèce de reproduction de la réalité, une première émotion. La caméra est un instrument comme, chez les scientifiques, le microscope ou le télescope. Vient ensuite l’analyse des données – on dit les données, mais elles sont données par qui ? (Rires.)

La suite sur le site du Le Monde.

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SOURCE: http://www.lemonde.fr

« J’ai tout mon temps », avait prévenu Jean-Luc Godard, dont le film, Adieu au langage, a obtenu cette année le Prix du jury à Cannes. Suivront près de deux heures d’entretien, réalisé à Paris, mardi 27 mai, au domicile de son assistant, Jean-Paul Battaggia.

Comment analysez-vous ce qui se passe actuellement en Europe ? Vous avez peut-être envie de mettre votre grain de sel…

Jean-Luc Godard : Oui, j’ai mon opinion… J’espérais que le Front national arriverait en tête. Je trouve que Hollande devrait nommer – je l’avais dit à France Inter, mais ils l’ont supprimé – Marine Le Pen premier ministre.

Pour quelles raisons ?

Pour que ça bouge un peu. Pour qu’on fasse semblant de bouger, si on ne bouge pas vraiment. Ce qui est mieux que de faire semblant de ne rien faire (rires). Du reste, on oublie toujours que le Front national avait deux sièges au Conseil national de la Résistance. A l’époque, c’était une organisation paracommuniste. N’empêche qu’elle s’appelait Front national…

Ce n’est qu’une synonymie…

Non. Si on dit que ce n’est qu’une synonymie, on reste dans les mots, pas dans les faits. C’est un fait. Vu l’importance de la nomination, et de nommer, bien sûr, que c’est une synonymie… Le premier ministre du Luxembourg s’appelle Juncker. C’était aussi le nom d’un bombardier allemand [Junkers] …

Un « Junker », c’est aussi un aristocrate prussien…

Les hobereaux allemands de l’époque. Encore faut-il s’intéresser à la linguistique… Je ne sais pas si vous connaissez un petit film de Michel Gondry, très joli, une conversation avec Chomsky. C’est un travail incroyable qui, à la longue, devient un peu répétitif…

Tous ces votes, un peu partout, en France, au Royaume-Uni, au Danemark, ça traduit quoi ?

Ça traduit mon cas. Je ne suis pas pour eux. Il y a longtemps, Jean-Marie Le Pen avait demandé que je sois viré de France. Mais j’ai juste envie que ça bouge un peu… Les grands vainqueurs, ce sont les abstentionnistes. J’en fais partie depuis longtemps.

Pourquoi cette incapacité à bouger ?

Ils sont soit trop vieux, soit trop jeunes. C’est comme ça. Regardez ce prix donné à Cannes, à moi et à Xavier Dolan que je ne connais pas. Ils ont réuni un vieux metteur en scène qui fait un jeune film avec un jeune metteur en scène qui fait un film ancien. Il a même pris le format des films anciens. Au moins qu’on dise ça… Pourquoi ils ne bougent pas ? C’est bien fait pour eux. Ils veulent un chef, eh bien, ils ont un chef. Ils veulent des chefs, ils ont des chefs. Et, au bout d’un moment, ils en veulent au chef de ne pas bouger, alors qu’eux-mêmes n’y arrivent pas. J’ai appris, il y a longtemps, qu’il y a un seul endroit où on peut faire changer les choses : c’est dans la façon de faire des films, disons dans le cinéma. C’est un petit monde. Ce n’est pas un individu seul, c’est une cellule vivante de société. Comme cette fameuse cellule qui sert à tout le monde, la Bacteria…

« Escherichia coli »…

Voilà ! Si l’on faisait une métaphore sociologique, je n’aime pas tellement le mot sociétal qu’on emploie aujourd’hui, ce serait la naissance, l’adolescence, puis la mort d’un film. Ça se passe sur 3-4 mois, maximum cent personnes pour une grosse production, trois pour nous… C’est le seul endroit, vu qu’il y a peu de monde, où on pourrait changer au moins la façon de vivre de cette petite société… Eh bien, non…

Si, la preuve : vous…

Un individu, de temps en temps. Mais l’individu ne suffit pas non plus. C’est ce que disait cet Allemand qui s’était fait élire à la Convention, le baron de Klootz – il a été guillotiné. Il disait : « France, protège-toi de l’individu. » Le cinéma, c’est le seul endroit où 15, 20, 100 personnes pourraient décider de faire leur propre travail autrement…

La cellule Godard…

Il n’y a pas de cellule Godard, non. Il y a toujours le désir qu’un petit groupe arrive à changer les choses. Ç’a été un petit moment – la Nouvelle Vague. Un tout petit moment. Si j’ai un peu de nostalgie, c’est ça. Trois personnes, Truffaut, moi et Rivette, certains oncles comme Rohmer, Melville, Leenhardt… C’étaient trois garçons qui avaient quitté leur famille. Rivette, comme Frédéric Moreau, était parti de Rouen. François, moi, on recherchait une autre famille que la nôtre.

Est-ce que vous aviez le sentiment d’avoir quelque chose en commun tous les trois ? Et est-ce que vous pouviez le nommer ?

Non. Ce qui est bien, c’est qu’on ne le nommait pas.

Ça s’éprouvait, mais ça ne se disait pas…

On était bien sûr influencés plus ou moins chacun par les siens, moi par la littérature, je pense, à cause de ma mère, qui lisait beaucoup et qui me permettait de piocher dans sa bibliothèque. Enfin, pas tout… Pas Autant en emporte en vent, qui était un ouvrage trop subversif… Je me souviens que, chez ma grand-mère, en France, les ouvrages de Maupassant, parce qu’il y avait des figures de femmes nues en couverture, on les mettait tout en haut de la bibliothèque. Je lisais des revues comme Fontaine, Poésie 84, des auteurs comme André Dhôtel – c’est un bon romancier, avec un côté Ramuz français –, Louis Guilloux, Le Sang noir, des choses comme ça… Même si on divergeait sur plein de choses, on s’entendait sur deux ou trois trucs… Notre ambition, c’était de publier un premier roman chez Gallimard. Ce qu’avait fait Schérer – Eric Rohmer – avec son premier roman… C’était très lié aux découvertes que nous faisait faire la Cinémathèque.

Et puis vous aviez envie, tous les trois, de faire découvrir un certain cinéma américain…

On se rendait compte qu’il y avait aussi un côté capitalistes contre certains metteurs en scène qu’on aimait… Don Siegel, Edgar George Ulmer, d’autres encore, qui faisaient des films en 4 jours, et dans lesquels il y avait des choses que n’avaient pas les autres. On les a soutenus, on les a encensés, même exagérément, à une époque où ils étaient vomis. C’était l’époque des accords Blum-Byrnes. Rivette et François étaient plus mordants que moi à l’époque. J’étais plus prudent, plus paresseux. Dans cette sorte de caverne d’Ali Baba d’Henri Langlois, il y avait un monde qui pouvait être à nous, vu qu’il n’était à personne.

A quand remonte votre passion du tennis ?

J’en avais fait, jeune. Quand je suis venu à Paris, en 1946-1947, j’ai tout arrêté. Puis j’ai repris, par période, petit à petit, en me rendant compte que c’était le seul endroit où quelqu’un me renvoyait la balle – dans les autres endroits, on ne me la renvoie pas, ou alors ils jouent avec, mais ils ne me la renvoient pas… Même en psychanalyse (rires) !

Serge Daney disait que vous étiez le seul cinéaste qui, en conférence de presse, renvoyait toujours la balle…

Oui, oui, j’essayais de prendre la sottise que pouvait me dire une journaliste, sud-coréenne ou je ne sais quoi, pour aller voir s’il n’y avait pas quelque chose… D’inventer par rapport à ça. En football, aussi, on pourrait peut-être un petit peu changer les choses… Mais ils n’ont pas les moyens intellectuels, culturels. Ils ne jouent qu’avec leurs pieds. Tandis que, dans la petite cellule du cinéma, il y a de tout, des moyens, de la culture, de l’argent, de l’amour, de la création artistique, de l’économie… Les gens disent « le cinéma », mais en fait ils veulent dire « les films ». Le cinéma, c’est autre chose. Il y a une anecdote, je ne sais pas si elle est vraie, sur Cézanne. Il peint pour la centième fois la montagne Sainte-Victoire. Quelqu’un passe et lui dit : « Oh, elle est belle, votre montagne ! » Cézanne : « Foutez-moi le camp, je ne peins pas une montagne, je peins un tableau. »

Dans Adieu au langage, à un moment, il y a une boîte de couleurs, de l’aquarelle. Faut-il en déduire que, pour vous, peindre, c’est un des derniers langages qui existent ?

J’avais fait cela en espérant que quelqu’un, pour lui-même, penserait qu’il y a là quelqu’un qui a un encrier et de l’encre – le noir, l’impression –, et puis, de l’autre, il y a une boîte de couleurs. Penserait que, d’un côté, il y a le texte, et de l’autre, l’image. Ici, si on était tous les deux, je prendrais plutôt une boîte de couleurs, et puis, vous, je vous laisserais l’encrier. Les gens me demandent ce que ça veut dire. Moi, je filme un état de fait.

Dans les « Cahiers du cinéma », vous aviez interrogé Robert Bresson sur l’importance de la forme. La première chose qu’il vous a dite, c’est : « Je suis peintre »…

Il était peintre, oui. Je n’ai jamais vu ses peintures.

Vous êtes d’accord avec lui sur l’importance première accordée à la forme ?

Non, je dirais qu’il y a un aller et retour. J’aime utiliser l’image de plonger et de remonter à la surface. On part de la surface et on va au fond. On remonte ensuite… Des choses comme ça… Bresson a écrit un petit bouquin, très bien, qui s’appelle Notes sur le cinématographe. Il disait : « Sois sûr d’avoir épuisé tout ce qui se communique par l’immobilité et le silence. » Aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’on l’ait épuisé ! (Rires.)

Pialat aussi avait pensé qu’il allait devenir peintre…

Son Van Gogh est un très très beau film. Le seul, sans doute, qu’on ait pu faire sur l’art. Je n’aime pas tout chez lui, et puis il était difficile de caractère. Souvent, quand les cinéastes essaient de filmer les peintres, c’est une catastrophe !

Sans regret pour Cannes de ne pas être venu ?

Ça n’existe plus.

Ça ne sert à rien, les festivals ?

Ça ne devrait pas être fait comme ça. Encore un endroit où on devrait faire autrement.

Comment ?

Je ne sais pas, on pourrait faire en sorte – au conseil des ministres aussi, d’ailleurs – que les délibérations du jury ne soient pas secrètes. On pourrait faire que les films ne passent pas que dans une seule salle… Regardez la liaison entre ça, le spectacle et la manière de gouverner. Cette idée du sauveur suprême…

Vous voulez dire que la structure ultra-hiérarchisée du Festival de Cannes mime la société française ?

C’est l’histoire de la nature et de la métaphore. La métaphore n’est pas une simple reproduction, une image, c’est autre chose.

Ça peut en être l’aggravation…

Je ne sais pas. On ne peut pas remplacer un mot par un autre. Le mot « parole » en français n’existe pas dans d’autres langues. Je regrette de ne pas savoir plus de langues, mais pour ça, il faut voyager. Et il ne faut pas voyager trop jeune non plus ; et puis après, ça devient un peu tard, c’est difficile… Mais, par exemple, le mot « parole » n’existe ni en allemand ni en anglais. En chinois, je ne sais pas ; en finlandais ou en hongrois, je ne sais pas non plus. J’aimerais bien savoir… Les Allemands disent sprechen, qu’on traduit par « la langue ». Mais la langue n’est pas la même chose que la parole. Qui elle-même n’est pas la même chose que la voix. Comment c’est apparu ? Qu’est-ce qui vient en premier ? Un ensemble de cris et d’images je crois…

Adieu au langage …

J’ai lu quelques critiques. Ils croient que ça prend un caractère biographique ! Or, pas du tout.

« Adieu », en Suisse, c’est aussi une manière de dire bonjour…

Ça, c’est dans le canton de Vaud, tout à fait. Il y a les deux sens, forcément.

En sculpture ou en peinture, on peut laisser une part au hasard. Au cinéma aussi ?

Oui, tout à fait.

Le système n’est pas trop contraignant ?

Il n’y a pas de système. Enfin, il y en a un, mais si vous quittez l’autoroute, vous pouvez prendre les chemins de traverse dont parlait Heidegger.

Votre chien, Roxy, n’est pas avec vous. Vous l’avez laissé en Suisse ?

On ne peut pas voyager avec lui. Il a son monde. On ne va pas le déplacer, lui faire connaître d’autres mondes…

Que vous apporte Roxy ?

Un lien, entre deux personnes. Le lien dont parlait ce vieux philosophe qui était le prof de ma mère, Léon Brunschvicg. C’était une des sommités de la philosophie française à l’époque. J’ai lu un petit livre de lui qui s’appelait Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. Descartes, je sais, Pascal, je crois, et Montaigne, je doute. Il disait l’un est dans l’autre et l’autre est dans l’un. Je trouve intéressante, très vivante, cette sensation de trois personnes. J’aime au cinéma, non pas l’image contre le texte, mais ce quelque chose d’avant le texte, qui est la parole.

Le langage, c’est, pour employer le verbe « être », parole et image. Non pas la parole, la voix ou la parole de Dieu, quelque chose d’autre qui ne peut pas vivre sans l’image. Dans l’image au cinéma, il y a autre chose, une espèce de reproduction de la réalité, une première émotion. La caméra est un instrument comme, chez les scientifiques, le microscope ou le télescope. Vient ensuite l’analyse des données – on dit les données, mais elles sont données par qui ? (Rires.)

La suite sur le site du Le Monde.

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