May 19 2013

Luxembourg, terre d’exil du cinéma français

Published by at 19:30 under Filmland,Industry,Misc. Luxembourg

SOURCE: http://www.lemonde.fr

La dernière – et seule – fois, c’était en 1992, dans la sélection Un certain regard. Le film s’appelait Nuit de noces et le réalisateur Pol Cruchten. Le seul Luxembourgeois de l’Histoire à avoir été sélectionné au Festival. Depuis, pourtant, le Grand-Duché a pris le soleil cannois. A sa façon. Par le jeu de la coproduction. Cette année, Le Congrès de l’Israélien Ari Folman qui ouvrira la Quinzaine, a été coproduit par le Luxembourg. Tout comme Tip Top, comédie du Français Serge Bozon, présente dans la sélection. Il y a pile un an, pour les besoins du tournage, les acteurs du film de Bozon, François Damiens, Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert, passaient vingt et un jours bien loin de la Croisette, en terre luxembourgeoise. Six mois à peine avant que Filmland ne sorte de terre.

C’est début janvier, que ce one stop shop – formule magique utilisée pour désigner cet ensemble dédié au 7e art où un réalisateur peut faire son film de A à Z – a ouvert ses portes. Dans ce bloc noir posé au milieu d’une zone industrielle à Kehlen, bourg situé à quelques kilomètres de la capitale, on fait du cinéma. Filmland accueille quatre plateaux de tournage et salles de postproduction : mixage, montage, étalonnage, visionnage. Du tout-en-un, une nouveauté au Luxembourg qui, jusque-là, confie un régisseur, a “toujours un peu bricolé” en matière de cinéma. Car le Grand-Duché, avec ses 524 853 habitants sur 2 586 km2, entend bien se faire connaître pour d’autres raisons que ses avantages fiscaux et son activité bancaire.

MÉCANISME FINANCIER ALLÉCHANT

Collé à la Belgique des frères Dardenne d’un côté et au pays des Truffaut, Audiard et consorts de l’autre, le Luxembourg aimerait lui aussi voir, un jour, poindre à l’horizon de ses vertes plaines un édifice cinématographique. Nicolas Steil, producteur, a porté le projet Filmland. De la fenêtre de son bureau au dernier étage, ce Luxembourgeois pointe du doigt ce qui, pour l’heure, s’apparente encore à un chantier boueux. Il se rêve en Luc Besson dont la Cité du cinéma – 62 000 m2 de plateaux et “lieux de vie” – a été inaugurée en septembre dernier, à Saint-Denis, aux Portes de Paris. Il aura fallu douze ans au réalisateur de Jeanne d’Arc pour voir son projet aboutir. Six mois seulement à Filmland, même si le chantier est loin d’être terminé.

L’an dernier, la société de Nicolas Steil a produit cinq films, tous français, parmi lesquels J’enrage de son absence, premier long métrage de Sandrine Bonnaire, sélectionné à Cannes en 2012 dans la Semaine de la critique. Pour rendre le projet viable, il a entraîné avec lui six autres producteurs luxembourgeois, jusque-là concurrents. “Le Luxembourg ne disposait que d’un seul studio de tournage, on ne pouvait plus attendre, il fallait répondre à la demande”, poursuit-il. Une demande qui connaît une accélération notable. Jani Thiltges, de Samsa Film, producteur du premier film d’Hélène Fillières, Une histoire d’amour et de l’excellent A perdre la raison de Joachim Lafosse (Prix d’interprétation féminine 2012 pour Emilie Dequenne), jure recevoir “tous les jours un scénario de film français en vue d’une coproduction”.

“Ces deux dernières années, confirme le directeur du Film Fund (l’équivalent de notre CNC), Guy Daleiden, nous avons enregistré une hausse de 30 % à 50 % de demandes de soutien. Des coproductions européennes, venues majoritairement de France et de Belgique, nos partenaires naturels.” Même langue, même culture et pays limitrophes : en matière de coproduction, le trio France-Belgique-Luxembourg fonctionne à plein régime. “Mais quand vous interrogez les réalisateurs, ce n’est ni pour la beauté des paysages ni pour la qualité des studios qu’ils s’y rendent”, traduit, une pointe d’ironie derrière ses petites lunettes rondes, le président de notre CNC, Eric Garandeau.

L’engouement pour le Luxembourg, personne ne s’en cache, tient à son mécanisme financier alléchant. En coproduisant des films avec leurs voisins, les producteurs français bénéficient de l’aide luxembourgeoise. Chaque année, 33 millions d’euros sont prévus dans le budget de l’Etat pour le soutien à la production audiovisuelle, dont la moitié iront aux productions étrangères. Qui, du coup, étendent le rayonnement du Grand-Duché, bien au delà de ses frontières. C’est par ce mécanisme que Möbius d’Eric Rochant a reçu une avance sur recettes de 1,8 million d’euros et Boule et Bill, de 2 millions d’euros. Sans les 2,2 millions d’euros luxembourgeois, Philippe Claudel n’aurait sans doute pas pu réunir Kristin Scott Thomas, Daniel Auteuil, Richard Berry et Leila Bekhti dans Avant l’hiver, qui sortira à la rentrée.

SITUATIONS COCASSES

A Paris, le message est passé. Les producteurs français se partagent le bon plan. “Si vous avez 100 points, vous obtenez 30 % du budget du film”, explique Jani Thiltges. Les points correspondent au nombre de jours de tournage sur place : plus ils sont nombreux, plus l’aide est conséquente. L’autre contrepartie du mécanisme d’aide luxembourgeois tient à l’embauche de professionnels du pays, indispensables pour collecter les points nécessaires. Ce qui peut présenter des inconvénients.

Patrick Blocman, régisseur général, chargé de dénicher au Luxembourg les décors adéquats aux films qui y seront tournés, constate : “Quand trois tournages ont lieu en même temps, certains postes importants sont confiés à des techniciens moins expérimentés. Aujourd’hui, les équipes se sont professionnalisées mais l’expérience audiovisuelle du Luxembourg reste très jeune, comparée notamment à celle de la France, qui fait du cinéma depuis cent cinquante ans.” Et le réalisateur Eric Rochant, dont 51 % du film a été tourné au Luxembourg, d’en rire (jaune) : “Techniciens français, devenez belges ou luxembourgeois c’est votre salut !”, écrivait-il sur son blog dans un billet sobrement intitulé Le cinéma est mort, le 28 mars dernier.

Tourner dans le Grand-Duché conduit parfois à des situations cocasses. “J’ai le souvenir d’un film avec Isabelle Huppert censé se dérouler entièrement à Paris, confie Patrick Blocman. Mais, avec la meilleure volonté du monde, le Pont-Neuf reste le Pont-Neuf !” D’autant qu’au Luxembourg la faible diversité des paysages réduit quelque peu les options de décor. “Du vert, quelques châteaux et Luxembourg, qui est souvent en travaux”, s’amuse un réalisateur.

Dans cette capitale en constante reconstruction, certains lieux sont quasi saturés. “La Philharmonie de Luxembourg est un lieu très souvent exploité lors des tournages. Un certain bar de la ville est reconnaissable dans plusieurs scènes de films comme Ne te retourne pas de Jean-Paul Lilienfeld, Comme t’y es belle de Lisa Azuelos… Dans certains bureaux, où ont eu lieu les tournages de JCVD et de Diamant 13 avec Gérard Depardieu, je ne peux plus filmer. On les a trop vus”, ajoute Blocman.

Mais la saturation a quelque chose d’amusant. Luxembourg-ville et ses 100 000 habitants ont vu défiler en six mois tout ce que le cinéma français compte de vedettes : Monica Bellucci, Jean Dujardin, Sophie Marceau, Cécile de France, Jérémie Renier… “C’est devenu pire que le Flore, tu rencontres tout Paris !”, se marre une comédienne.

Scène de genre au bar du Parc Hotel. Alors qu’Olivier Marchal, Audrey Fleurot et Zabou Breitman – présents pour le tournage de Belle comme la femme d’un autre – cohabitent avec les comédiens du prochain film d’Olivier Doran, Divin Enfant (Emilie Dequenne, Géraldine Pailhas, Guillaume de Tonquédec), débarque l’équipe du film de Vincent Lannoo, le prometteur Six pieds sur terre.

Parmi eux, Stéphane Guillon dont l’escapade luxembourgeoise n’est pas passée inaperçue. “Arrivé ce soir au Luxembourg pour un tournage… même à 0 % d’imposition, je ne m’installe pas ici !” En moins de temps qu’il lui a fallu pour tweeter ces quelques signes, la production lui a fait savoir qu’il valait mieux “éviter ce genre de choses”. Ce qui ne l’empêche pas d’en rire encore : “Ah ! J’ai bien aimé le Luxembourg, mais une fois que tu as visité le Crédit lyonnais, tu as fait le tour ! La prochaine fois, j’exigerai que Pierre Richard (présent pendant une seule journée de tournage) soit là tout le temps, ça me sauvera”, plaisante-t-il, stupéfait devant le retentissement de son tweet !

“760 JOURS DE TOURNAGE EN FRANCE” PERDUS

Si les Luxembourgeois manquent un peu d’humour, c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas été épargnés ces derniers mois. Le “festival” a débuté, pendant la dernière cérémonie des Césars. Un ingénieur du son a profité de sa récompense pour alerter sur le fait qu’en 2012 “près de 38 % de la production globale française a été délocalisée vers la Belgique ou le Luxembourg”.

Le 7 avril dernier, dans une interview accordée au JDD, c’est Raphaël Hadas-Lebel, médiateur nommé par le gouvernement dans le cadre de la convention collective du cinéma qui évoquait le “phénomène préoccupant de la délocalisation des tournages”. Chiffres à l’appui, le président du CNC détaille : “En 2012, nous avons perdu 760 jours de tournage en France.”

L’idylle avait pourtant bien commencé. Sur l’affiche réalisée pour promouvoir et se féliciter de l’accord de production franco-luxembourgeois conclu en 2001, deux fauteuils de metteurs en scène – affublés chacun de leur drapeau national – sont disposés côte à côte. Au-dessus d’eux, on peut lire : “Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.” Sauf que les enfants ont viré ados ingrats.

Dernier exemple en date, le film d’animation Pinocchio coproduit à 50 % par la société de Nicolas Steil et récompensé dans un festival à Lyon. Lors de la remise du prix, Eric Garandeau a “omis” de citer le Luxembourg. “Quand je mets l’argent, je n’aime pas trop qu’on me crache à la gueule”, s’agace Nicolas Steil. “Le type qui hurle à la délocalisation a le choix entre un film qui ne se fait pas, qui se fait au rabais ou une coproduction”, souligne Lilian Eche de Bidibul Productions, avant de citer en exemple Le Dernier Diamant d’Eric Barbier avec Yvan Attal, Bérénice Bejo, Jean-François Stévenin, tourné en avril au Grand-Duché. “Sans la coproduction étrangère, il n’aurait pas pu se faire”, conclut-il. Il n’a pas tort.

Plombé par la crise et la baisse des investissements des chaînes de télévision, le système de financement français ne permet plus aux films “du milieu” – dont le budget varie entre 4 et 8 millions d’euros – de voir le jour sans coproduction. Logiquement, les producteurs se tournent vers leurs homologues frontaliers qui, connaissant le mécanisme français sur le bout des doigts, ont majoritairement construit leur activité sur ses failles. “C’est la stratégie du coucou qui consiste à attirer l’industrie d’un autre pays plutôt que de créer son industrie soi-même”, juge Garandeau. Pour faire revenir en France certains films, lui compte sur le nouveau crédit d’impôts français applicable au 1er janvier 2014, si toutefois la Commission européenne – qui vient de renvoyer une demande de modification – valide la loi.

“Elle ne peut pas nous le refuser alors qu’elle vient d’autoriser des aides fiscales belges et britanniques !”, assure le président du CNC. Inquiets de cette issue les Luxembourgeois ? Pas Nicolas Steil, en tout cas. “Le jour où l’Etat français mettra de 100 à 200 millions sur la table oui, nous ne serons plus là, mais je n’y crois pas vraiment.” Et l’homme de glisser, sans ciller, qu’en coulisses les lobbies s’activent : “Je sais qu’à Bruxelles certains font ce qu’il faut.” En attendant, Filmland avance. Certes, ses studios ne rivalisent pas avec ceux de la Paramount ou de la Cité du cinéma, mais ils abritent le désir de cinéastes français résolus à faire exister leurs films. A tous prix.

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La dernière – et seule – fois, c’était en 1992, dans la sélection Un certain regard. Le film s’appelait Nuit de noces et le réalisateur Pol Cruchten. Le seul Luxembourgeois de l’Histoire à avoir été sélectionné au Festival. Depuis, pourtant, le Grand-Duché a pris le soleil cannois. A sa façon. Par le jeu de la coproduction. Cette année, Le Congrès de l’Israélien Ari Folman qui ouvrira la Quinzaine, a été coproduit par le Luxembourg. Tout comme Tip Top, comédie du Français Serge Bozon, présente dans la sélection. Il y a pile un an, pour les besoins du tournage, les acteurs du film de Bozon, François Damiens, Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert, passaient vingt et un jours bien loin de la Croisette, en terre luxembourgeoise. Six mois à peine avant que Filmland ne sorte de terre.

C’est début janvier, que ce one stop shop – formule magique utilisée pour désigner cet ensemble dédié au 7e art où un réalisateur peut faire son film de A à Z – a ouvert ses portes. Dans ce bloc noir posé au milieu d’une zone industrielle à Kehlen, bourg situé à quelques kilomètres de la capitale, on fait du cinéma. Filmland accueille quatre plateaux de tournage et salles de postproduction : mixage, montage, étalonnage, visionnage. Du tout-en-un, une nouveauté au Luxembourg qui, jusque-là, confie un régisseur, a “toujours un peu bricolé” en matière de cinéma. Car le Grand-Duché, avec ses 524 853 habitants sur 2 586 km2, entend bien se faire connaître pour d’autres raisons que ses avantages fiscaux et son activité bancaire.

MÉCANISME FINANCIER ALLÉCHANT

Collé à la Belgique des frères Dardenne d’un côté et au pays des Truffaut, Audiard et consorts de l’autre, le Luxembourg aimerait lui aussi voir, un jour, poindre à l’horizon de ses vertes plaines un édifice cinématographique. Nicolas Steil, producteur, a porté le projet Filmland. De la fenêtre de son bureau au dernier étage, ce Luxembourgeois pointe du doigt ce qui, pour l’heure, s’apparente encore à un chantier boueux. Il se rêve en Luc Besson dont la Cité du cinéma – 62 000 m2 de plateaux et “lieux de vie” – a été inaugurée en septembre dernier, à Saint-Denis, aux Portes de Paris. Il aura fallu douze ans au réalisateur de Jeanne d’Arc pour voir son projet aboutir. Six mois seulement à Filmland, même si le chantier est loin d’être terminé.

L’an dernier, la société de Nicolas Steil a produit cinq films, tous français, parmi lesquels J’enrage de son absence, premier long métrage de Sandrine Bonnaire, sélectionné à Cannes en 2012 dans la Semaine de la critique. Pour rendre le projet viable, il a entraîné avec lui six autres producteurs luxembourgeois, jusque-là concurrents. “Le Luxembourg ne disposait que d’un seul studio de tournage, on ne pouvait plus attendre, il fallait répondre à la demande”, poursuit-il. Une demande qui connaît une accélération notable. Jani Thiltges, de Samsa Film, producteur du premier film d’Hélène Fillières, Une histoire d’amour et de l’excellent A perdre la raison de Joachim Lafosse (Prix d’interprétation féminine 2012 pour Emilie Dequenne), jure recevoir “tous les jours un scénario de film français en vue d’une coproduction”.

“Ces deux dernières années, confirme le directeur du Film Fund (l’équivalent de notre CNC), Guy Daleiden, nous avons enregistré une hausse de 30 % à 50 % de demandes de soutien. Des coproductions européennes, venues majoritairement de France et de Belgique, nos partenaires naturels.” Même langue, même culture et pays limitrophes : en matière de coproduction, le trio France-Belgique-Luxembourg fonctionne à plein régime. “Mais quand vous interrogez les réalisateurs, ce n’est ni pour la beauté des paysages ni pour la qualité des studios qu’ils s’y rendent”, traduit, une pointe d’ironie derrière ses petites lunettes rondes, le président de notre CNC, Eric Garandeau.

L’engouement pour le Luxembourg, personne ne s’en cache, tient à son mécanisme financier alléchant. En coproduisant des films avec leurs voisins, les producteurs français bénéficient de l’aide luxembourgeoise. Chaque année, 33 millions d’euros sont prévus dans le budget de l’Etat pour le soutien à la production audiovisuelle, dont la moitié iront aux productions étrangères. Qui, du coup, étendent le rayonnement du Grand-Duché, bien au delà de ses frontières. C’est par ce mécanisme que Möbius d’Eric Rochant a reçu une avance sur recettes de 1,8 million d’euros et Boule et Bill, de 2 millions d’euros. Sans les 2,2 millions d’euros luxembourgeois, Philippe Claudel n’aurait sans doute pas pu réunir Kristin Scott Thomas, Daniel Auteuil, Richard Berry et Leila Bekhti dans Avant l’hiver, qui sortira à la rentrée.

SITUATIONS COCASSES

A Paris, le message est passé. Les producteurs français se partagent le bon plan. “Si vous avez 100 points, vous obtenez 30 % du budget du film”, explique Jani Thiltges. Les points correspondent au nombre de jours de tournage sur place : plus ils sont nombreux, plus l’aide est conséquente. L’autre contrepartie du mécanisme d’aide luxembourgeois tient à l’embauche de professionnels du pays, indispensables pour collecter les points nécessaires. Ce qui peut présenter des inconvénients.

Patrick Blocman, régisseur général, chargé de dénicher au Luxembourg les décors adéquats aux films qui y seront tournés, constate : “Quand trois tournages ont lieu en même temps, certains postes importants sont confiés à des techniciens moins expérimentés. Aujourd’hui, les équipes se sont professionnalisées mais l’expérience audiovisuelle du Luxembourg reste très jeune, comparée notamment à celle de la France, qui fait du cinéma depuis cent cinquante ans.” Et le réalisateur Eric Rochant, dont 51 % du film a été tourné au Luxembourg, d’en rire (jaune) : “Techniciens français, devenez belges ou luxembourgeois c’est votre salut !”, écrivait-il sur son blog dans un billet sobrement intitulé Le cinéma est mort, le 28 mars dernier.

Tourner dans le Grand-Duché conduit parfois à des situations cocasses. “J’ai le souvenir d’un film avec Isabelle Huppert censé se dérouler entièrement à Paris, confie Patrick Blocman. Mais, avec la meilleure volonté du monde, le Pont-Neuf reste le Pont-Neuf !” D’autant qu’au Luxembourg la faible diversité des paysages réduit quelque peu les options de décor. “Du vert, quelques châteaux et Luxembourg, qui est souvent en travaux”, s’amuse un réalisateur.

Dans cette capitale en constante reconstruction, certains lieux sont quasi saturés. “La Philharmonie de Luxembourg est un lieu très souvent exploité lors des tournages. Un certain bar de la ville est reconnaissable dans plusieurs scènes de films comme Ne te retourne pas de Jean-Paul Lilienfeld, Comme t’y es belle de Lisa Azuelos… Dans certains bureaux, où ont eu lieu les tournages de JCVD et de Diamant 13 avec Gérard Depardieu, je ne peux plus filmer. On les a trop vus”, ajoute Blocman.

Mais la saturation a quelque chose d’amusant. Luxembourg-ville et ses 100 000 habitants ont vu défiler en six mois tout ce que le cinéma français compte de vedettes : Monica Bellucci, Jean Dujardin, Sophie Marceau, Cécile de France, Jérémie Renier… “C’est devenu pire que le Flore, tu rencontres tout Paris !”, se marre une comédienne.

Scène de genre au bar du Parc Hotel. Alors qu’Olivier Marchal, Audrey Fleurot et Zabou Breitman – présents pour le tournage de Belle comme la femme d’un autre – cohabitent avec les comédiens du prochain film d’Olivier Doran, Divin Enfant (Emilie Dequenne, Géraldine Pailhas, Guillaume de Tonquédec), débarque l’équipe du film de Vincent Lannoo, le prometteur Six pieds sur terre.

Parmi eux, Stéphane Guillon dont l’escapade luxembourgeoise n’est pas passée inaperçue. “Arrivé ce soir au Luxembourg pour un tournage… même à 0 % d’imposition, je ne m’installe pas ici !” En moins de temps qu’il lui a fallu pour tweeter ces quelques signes, la production lui a fait savoir qu’il valait mieux “éviter ce genre de choses”. Ce qui ne l’empêche pas d’en rire encore : “Ah ! J’ai bien aimé le Luxembourg, mais une fois que tu as visité le Crédit lyonnais, tu as fait le tour ! La prochaine fois, j’exigerai que Pierre Richard (présent pendant une seule journée de tournage) soit là tout le temps, ça me sauvera”, plaisante-t-il, stupéfait devant le retentissement de son tweet !

“760 JOURS DE TOURNAGE EN FRANCE” PERDUS

Si les Luxembourgeois manquent un peu d’humour, c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas été épargnés ces derniers mois. Le “festival” a débuté, pendant la dernière cérémonie des Césars. Un ingénieur du son a profité de sa récompense pour alerter sur le fait qu’en 2012 “près de 38 % de la production globale française a été délocalisée vers la Belgique ou le Luxembourg”.

Le 7 avril dernier, dans une interview accordée au JDD, c’est Raphaël Hadas-Lebel, médiateur nommé par le gouvernement dans le cadre de la convention collective du cinéma qui évoquait le “phénomène préoccupant de la délocalisation des tournages”. Chiffres à l’appui, le président du CNC détaille : “En 2012, nous avons perdu 760 jours de tournage en France.”

L’idylle avait pourtant bien commencé. Sur l’affiche réalisée pour promouvoir et se féliciter de l’accord de production franco-luxembourgeois conclu en 2001, deux fauteuils de metteurs en scène – affublés chacun de leur drapeau national – sont disposés côte à côte. Au-dessus d’eux, on peut lire : “Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.” Sauf que les enfants ont viré ados ingrats.

Dernier exemple en date, le film d’animation Pinocchio coproduit à 50 % par la société de Nicolas Steil et récompensé dans un festival à Lyon. Lors de la remise du prix, Eric Garandeau a “omis” de citer le Luxembourg. “Quand je mets l’argent, je n’aime pas trop qu’on me crache à la gueule”, s’agace Nicolas Steil. “Le type qui hurle à la délocalisation a le choix entre un film qui ne se fait pas, qui se fait au rabais ou une coproduction”, souligne Lilian Eche de Bidibul Productions, avant de citer en exemple Le Dernier Diamant d’Eric Barbier avec Yvan Attal, Bérénice Bejo, Jean-François Stévenin, tourné en avril au Grand-Duché. “Sans la coproduction étrangère, il n’aurait pas pu se faire”, conclut-il. Il n’a pas tort.

Plombé par la crise et la baisse des investissements des chaînes de télévision, le système de financement français ne permet plus aux films “du milieu” – dont le budget varie entre 4 et 8 millions d’euros – de voir le jour sans coproduction. Logiquement, les producteurs se tournent vers leurs homologues frontaliers qui, connaissant le mécanisme français sur le bout des doigts, ont majoritairement construit leur activité sur ses failles. “C’est la stratégie du coucou qui consiste à attirer l’industrie d’un autre pays plutôt que de créer son industrie soi-même”, juge Garandeau. Pour faire revenir en France certains films, lui compte sur le nouveau crédit d’impôts français applicable au 1er janvier 2014, si toutefois la Commission européenne – qui vient de renvoyer une demande de modification – valide la loi.

“Elle ne peut pas nous le refuser alors qu’elle vient d’autoriser des aides fiscales belges et britanniques !”, assure le président du CNC. Inquiets de cette issue les Luxembourgeois ? Pas Nicolas Steil, en tout cas. “Le jour où l’Etat français mettra de 100 à 200 millions sur la table oui, nous ne serons plus là, mais je n’y crois pas vraiment.” Et l’homme de glisser, sans ciller, qu’en coulisses les lobbies s’activent : “Je sais qu’à Bruxelles certains font ce qu’il faut.” En attendant, Filmland avance. Certes, ses studios ne rivalisent pas avec ceux de la Paramount ou de la Cité du cinéma, mais ils abritent le désir de cinéastes français résolus à faire exister leurs films. A tous prix.

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