Apr 10 2015

Regards de lycéens sur le monde de la rue

Published by at 01:36 under Misc. Luxembourg

SOURCE: $http://www.wort.lu

George fait des photos. A l’entrée, puis à l’arrière de la salle. George le sans-abri canadien. George le mystérieux solitaire. Clic-clac, il mitraille. Oui, un sans-abri avec un appareil photo. C’est d’ailleurs en voyant ses photos lors d’une exposition que les élèves se sont interrogés sur les sans-abris au Luxembourg.

C’est dans la salle de projection de leur lycée que les jeunes de la classe de première “bac international” ont présenté leur documentaire intitulé “Blind Spot” réalisé par Claude Lahr. A l’exception du réalisateur et des monteurs, personne n’a encore vu le film achevé.

Au premier rang, Viviane et Wouter ont pris place sur les strapontins rouges, à côté de Mike, venu avec son chien, qui dort paisiblement sous le siège. Et George continue à faire des photos. Dimitri, Coco et son petit garçon viennent s’asseoir ensuite. Eux s’en sortent aujourd’hui, ils ont trouvé un appartement. Wouter, Mike et George vivent dans la rue. Dimitri, qui apparaît dans le film, est en prison depuis. C’est le copain de Viviane.

Comme des gamins

Wouter et Mike parlent fort et rient. George continue à faire des photos. On perçoit une odeur d’haleine alcoolisée… C’est la fin de la journée. Ils sont un peu nerveux. Rient comme des gamins.

Les premières images de “Blind Spot” montrent deux des sans-abris qui se réveillent, enveloppés dans leur sac de couchage, dans le parking Hamilius. Première chose: trouver un endroit pour uriner. Deuxième chose: trouver un café chaud et quelque chose à manger.

Plus tard, c’est le témoignage de George qui arrive sur l’écran. Il évoque la crainte de l’humidité, le danger de n’avoir pas de vêtements adaptés. “On peut mourir dans la rue” à cause de l’humidité. Dans la salle, un grand éclat de rire retentit. George rit à gorge déployée de se voir si grave à l’écran. Il rit de son témoignage. On se croirait dans un film de Kusturica, où l’ambiance verse dans le rire juste avant de s’effondrer dans le drame.

Le film est construit de la même manière. Les lycéens, encadrés par le SNJ (Service National de la Jeunesse) et Claude Lahr, apportent un regard spontané, sans jugement, doté d’une certaine fraîcheur sur le monde de la rue; à aucun moment le film ne cède au tragique, même si les propos ou les situations sont sans concession: “J’ai vu des gens mourir dans la rue”, raconte George. “L’un tué à coup de barre de fer sur le crâne…”

Des réflexions profondes et désarmantes

George, comme certains de ses compagnons, ne manque pas d’humour. Il en faut pour vivre dans la rue.

“Blind Spot” montre des morceaux de vie de ses personnages. Le film dure 35 minutes sans tomber dans la complaisance. On y voit les témoignages de sans-abris, le point de vue éclairé d’un travailleur social ou celui d’un policier.

On écoute les réflexions, souvent profondes et aussi désarmantes de Mike: “Quand je fais la manche, il y a parfois des gens qui me lancent: tu n’as qu’à travailler! Mais je leur réponds: “Faire la manche EST un travail! Je voudrais t’y voir, moi, passer 8h par jour le cul par terre en tendant la main!”

“Blind Spot” sera présenté au public le mardi 28 avril à 17h à la Cinémathèque, 17, place du Théâtre à Luxembourg. L’entrée est libre mais une urne sera installée à l’entrée pour recueillir des dons, destinés aux sans-abris qui ont accepté de participer au film.

Les avis

Mike, sans-abri… et rebelle: “Il faut voir ce qui se passe, ne pas le cacher! Il y a beaucoup de maisons vides au Luxembourg. Je dors dans une tente depuis trois semaines devant une maison vide, dont la Commune est propriétaire. Elle refuse de nous donner les clés sous prétexte qu’elle veut y installer un ‘café social’. Alors que nous, si on faisait un foyer dans un lieu comme celui-là, on ne prendrait rien aux pauvres! Et la porte ne serait pas fermée à 22h, cela permettrait à beaucoup d’entre nous d’avoir un abri décent la nuit!”

Viviane, sans-abri et employée de cuisine à la Stëmm vun der Strooss: “Ce film m’a touchée, mon copain est dedans mais malheureusement il est maintenant en prison… C’est très dur… Les gens pensent qu’au Luxembourg on a toujours un membre de la famille qui va nous aider. J’espère que les gens qui verront ce film regarderont les SDF avec d’autres yeux. Les gens au Luxembourg aiment bien fermer les yeux. Et on parle rarement de la question, alors que c’est très grave. Quand Daniel [Marinelli, NDLR] est mort, on a vu des commentaires vraiment horribles sur internet!”

Alexandra, directrice de la Stëmm vun der Strooss: “C’est léger, agréable à regarder, très valorisant pour les personnes concernées. Tout est dit! C’est un film bien documenté sans être larmoyant. Mon vœu est qu’il soit montré à la télévision et au cinéma. J’ai beaucoup aimé cette façon d’aborder des choses très lourdes mais avec légèreté, avec ce message: ‘N’ayez pas pitié de moi parce que je ne suis pas en-dessous de vous’ “.

George, sans-abri et bénévole à la Stëmm vun der Strooss: [long silence] “C’est exactement ce que je souhaitais qu’ils présentent.”

Danièle van Verweke, directrice de la Fondation Thierry van Verweke qui a cofinancé le projet: “C’est un film important et intéressant qui devait aussi être diffusé à la télévision pour que les Luxembourgeois puissent le voir. C’est sans pathos. C’est la réalité. Les jeunes se sont beaucoup impliqués, avec une grande ouverture d’esprit, ils ont laissé libre cours à leurs sentiments. Ils montrent l’autre visage de la société riche qu’est le Luxembourg.”

Anne Fourney
@afourney

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SOURCE: $http://www.wort.lu

George fait des photos. A l’entrée, puis à l’arrière de la salle. George le sans-abri canadien. George le mystérieux solitaire. Clic-clac, il mitraille. Oui, un sans-abri avec un appareil photo. C’est d’ailleurs en voyant ses photos lors d’une exposition que les élèves se sont interrogés sur les sans-abris au Luxembourg.

C’est dans la salle de projection de leur lycée que les jeunes de la classe de première “bac international” ont présenté leur documentaire intitulé “Blind Spot” réalisé par Claude Lahr. A l’exception du réalisateur et des monteurs, personne n’a encore vu le film achevé.

Au premier rang, Viviane et Wouter ont pris place sur les strapontins rouges, à côté de Mike, venu avec son chien, qui dort paisiblement sous le siège. Et George continue à faire des photos. Dimitri, Coco et son petit garçon viennent s’asseoir ensuite. Eux s’en sortent aujourd’hui, ils ont trouvé un appartement. Wouter, Mike et George vivent dans la rue. Dimitri, qui apparaît dans le film, est en prison depuis. C’est le copain de Viviane.

Comme des gamins

Wouter et Mike parlent fort et rient. George continue à faire des photos. On perçoit une odeur d’haleine alcoolisée… C’est la fin de la journée. Ils sont un peu nerveux. Rient comme des gamins.

Les premières images de “Blind Spot” montrent deux des sans-abris qui se réveillent, enveloppés dans leur sac de couchage, dans le parking Hamilius. Première chose: trouver un endroit pour uriner. Deuxième chose: trouver un café chaud et quelque chose à manger.

Plus tard, c’est le témoignage de George qui arrive sur l’écran. Il évoque la crainte de l’humidité, le danger de n’avoir pas de vêtements adaptés. “On peut mourir dans la rue” à cause de l’humidité. Dans la salle, un grand éclat de rire retentit. George rit à gorge déployée de se voir si grave à l’écran. Il rit de son témoignage. On se croirait dans un film de Kusturica, où l’ambiance verse dans le rire juste avant de s’effondrer dans le drame.

Le film est construit de la même manière. Les lycéens, encadrés par le SNJ (Service National de la Jeunesse) et Claude Lahr, apportent un regard spontané, sans jugement, doté d’une certaine fraîcheur sur le monde de la rue; à aucun moment le film ne cède au tragique, même si les propos ou les situations sont sans concession: “J’ai vu des gens mourir dans la rue”, raconte George. “L’un tué à coup de barre de fer sur le crâne…”

Des réflexions profondes et désarmantes

George, comme certains de ses compagnons, ne manque pas d’humour. Il en faut pour vivre dans la rue.

“Blind Spot” montre des morceaux de vie de ses personnages. Le film dure 35 minutes sans tomber dans la complaisance. On y voit les témoignages de sans-abris, le point de vue éclairé d’un travailleur social ou celui d’un policier.

On écoute les réflexions, souvent profondes et aussi désarmantes de Mike: “Quand je fais la manche, il y a parfois des gens qui me lancent: tu n’as qu’à travailler! Mais je leur réponds: “Faire la manche EST un travail! Je voudrais t’y voir, moi, passer 8h par jour le cul par terre en tendant la main!”

“Blind Spot” sera présenté au public le mardi 28 avril à 17h à la Cinémathèque, 17, place du Théâtre à Luxembourg. L’entrée est libre mais une urne sera installée à l’entrée pour recueillir des dons, destinés aux sans-abris qui ont accepté de participer au film.

Les avis

Mike, sans-abri… et rebelle: “Il faut voir ce qui se passe, ne pas le cacher! Il y a beaucoup de maisons vides au Luxembourg. Je dors dans une tente depuis trois semaines devant une maison vide, dont la Commune est propriétaire. Elle refuse de nous donner les clés sous prétexte qu’elle veut y installer un ‘café social’. Alors que nous, si on faisait un foyer dans un lieu comme celui-là, on ne prendrait rien aux pauvres! Et la porte ne serait pas fermée à 22h, cela permettrait à beaucoup d’entre nous d’avoir un abri décent la nuit!”

Viviane, sans-abri et employée de cuisine à la Stëmm vun der Strooss: “Ce film m’a touchée, mon copain est dedans mais malheureusement il est maintenant en prison… C’est très dur… Les gens pensent qu’au Luxembourg on a toujours un membre de la famille qui va nous aider. J’espère que les gens qui verront ce film regarderont les SDF avec d’autres yeux. Les gens au Luxembourg aiment bien fermer les yeux. Et on parle rarement de la question, alors que c’est très grave. Quand Daniel [Marinelli, NDLR] est mort, on a vu des commentaires vraiment horribles sur internet!”

Alexandra, directrice de la Stëmm vun der Strooss: “C’est léger, agréable à regarder, très valorisant pour les personnes concernées. Tout est dit! C’est un film bien documenté sans être larmoyant. Mon vœu est qu’il soit montré à la télévision et au cinéma. J’ai beaucoup aimé cette façon d’aborder des choses très lourdes mais avec légèreté, avec ce message: ‘N’ayez pas pitié de moi parce que je ne suis pas en-dessous de vous’ “.

George, sans-abri et bénévole à la Stëmm vun der Strooss: [long silence] “C’est exactement ce que je souhaitais qu’ils présentent.”

Danièle van Verweke, directrice de la Fondation Thierry van Verweke qui a cofinancé le projet: “C’est un film important et intéressant qui devait aussi être diffusé à la télévision pour que les Luxembourgeois puissent le voir. C’est sans pathos. C’est la réalité. Les jeunes se sont beaucoup impliqués, avec une grande ouverture d’esprit, ils ont laissé libre cours à leurs sentiments. Ils montrent l’autre visage de la société riche qu’est le Luxembourg.”

Anne Fourney
@afourney

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