Feb 05 2009

Entretien avec Jean-Louis Schuller

Published by at 06:03 under Festival

SOURCE: Le Quotidien No.2, Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand

Chungking Dream
de Jean-Louis Schuller, co-réalisé par Sam Blair (Royaume-Uni,
Angleterre, Luxembourg – I-2)

> Un quartier organique
Dans Chungking Dream, on côtoie le monde entier. On
se perd dans les méandres de cette « immeuble » vivant,
bouillonnant d’activités et l’on en oublie que l’on se trouve à
Hong-Kong. La possibilité, non pas d’une île, mais d’un grand
rassemblement humain, à la fois inquiétant et réjouissant.
Entretien avec…

Jean-Louis Schuller : J’ai découvert Hong-Kong, lors d’un voyage en
Chine et j’en suis tout de suite tombé amoureux. Lors de mon deuxième
voyage, faute de moyens, je dus me loger dans une maison d’hôte de
Chungking Mansions, où je vis, pour la première fois depuis 5 semaines,
des personnes d’origine africaine. Vivant dans ce quartier de cinq pâtés
de maison, je pus me rendre compte qu’il faisait partie de l’un des lieux
les plus diversement peuplés sur Terre. Cela était assez inquiétant et
mystérieux, mais j’y ai fait des rencontres très chaleureuses. L’idée
de faire un film sur ce microcosme a germé en moi. Je suis rentré au
Royaume-Uni et un an plus tard, je commençais à filmer.

Comment s’est passé le tournage ?
Nous sommes restés avec Sam Blair près de 6 semaines à Chungking.
Nous vivions dans un deux-pièces de 8 m2 au 17ème étage et le tournage
n’a démarré qu’au bout de 3 semaines. Nous avons dû d’abord nous
rapprocher des gens, nouer des relations plus poussées pour qu’ils
nous fassent confiance et se laissent filmer. Notre nombre était à notre
avantage : Sam (co-réalisateur et preneur son) et moi-même (réalisateur et
cadreur). Beaucoup d’habitants de cet « immeuble » sont des immigrants
ou travailleurs clandestins, donc nous avons fait face à des choix moraux
sur ceux que nous filmerions ou pas. La solution fut de les filmer de dos,
ainsi ils n’avaient pas de véritable identité, ce qui est le cas à Hong
Kong de ces demandeurs d’asile. Au début, nous attendions avec notre
équipement 16 mm dans des restaurants aveugles, par 40° C, mangeant
des plats africains de poissons grillés à longueur de journée. Mais lorsque
je pointais la caméra vers quelqu’un, l’objectif était tellement embué que
je ne voyais plus rien. Nous sommes donc revenus aux sources : nos
cours sur Nanook, l’esquimau de Robert Flaherty. Je faisais semblant de
filmer et je n’actionnais la caméra que lorsqu’il se passait réellement
quelque chose d’intéressant. Ainsi nous avons économisé de la pellicule
et respecté notre budget serré.

En voyant votre film, on ne peut s’empêcher de penser à Chungking
Express de WONG Kar-wai.

WONG Kar-wai m’a beaucoup influencé depuis le début de mes études
comme directeur de la photographie. Surtout, le style visuel de Christopher
Doyle. Parmi mes films préférés figure Chungking Express, dont une
bonne partie se déroule dans le même « immeuble », 14 ans plus tôt.
Mais Chungking Mansions a beaucoup changé depuis. C’est comme une
super-structure organique qui s’adapterait constamment aux besoins
des gens qui y vivent : des vendeurs de tissu, originaires du Sud-Est
Asiatique ; aux businessmen africains en import-export qui trafiquent de
faux téléphones mobiles. Chungking Dream parle de Chungking et de ses
habitants, contemporains de notre monde globalisé.
Le style visuel du film cherche avant tout à recréer l’ambiance particulière
des lieux, en filmant avec une pellicule âgée et très granuleuse et souvent
aux travers de vitres ou en cachant en partie les visages. Créer du mystère
était important. Étant donné que nous tournions sans ajout de lumière,
la technique de WONG Kar-wai des « ralentis filés » nous a aidé, car en
plus de ne nécessiter que peu de lumière, elle produit des images floues
qui ajoute au mystère des personnes que l’on aperçoit au détour d’un
couloir.

Quels étaient les enjeux du cosmopolitisme de votre film ?

Ce film montre des personnes issues de différentes cultures et couches
sociales que ce quartier héberge. Le montage et les personnages « mor-
celés » m’ont permis de projeter cette idée à plus grande échelle, celle du
mélange des cultures dans le marché libéral et notre monde capitaliste.
Le combat incessant des individus pour essayer de garder leur identité,
en reconstruisant leur environnement familier loin de chez eux m’a aussi
intéressé. De blocs d’immeubles en blocs d’immeubles, d’étages en
étages, vous passez par différents mondes. L’ascenseur y figure la colonne
vertébrale de cet organisme : la porte s’ouvre et vous pouvez très bien
vous retrouver au milieu d’indiens dansant sur des musiques Bollywood,
ou bien être entouré d’africains s’affairant à empaqueter leurs fausses
montres Casio dans des valises prêtes à partir pour l’Afrique.

Propos recueillis par Axel de Velp©

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SOURCE: Le Quotidien No.2, Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand

Chungking Dream
de Jean-Louis Schuller, co-réalisé par Sam Blair (Royaume-Uni,
Angleterre, Luxembourg – I-2)

> Un quartier organique
Dans Chungking Dream, on côtoie le monde entier. On
se perd dans les méandres de cette « immeuble » vivant,
bouillonnant d’activités et l’on en oublie que l’on se trouve à
Hong-Kong. La possibilité, non pas d’une île, mais d’un grand
rassemblement humain, à la fois inquiétant et réjouissant.
Entretien avec…

Jean-Louis Schuller : J’ai découvert Hong-Kong, lors d’un voyage en
Chine et j’en suis tout de suite tombé amoureux. Lors de mon deuxième
voyage, faute de moyens, je dus me loger dans une maison d’hôte de
Chungking Mansions, où je vis, pour la première fois depuis 5 semaines,
des personnes d’origine africaine. Vivant dans ce quartier de cinq pâtés
de maison, je pus me rendre compte qu’il faisait partie de l’un des lieux
les plus diversement peuplés sur Terre. Cela était assez inquiétant et
mystérieux, mais j’y ai fait des rencontres très chaleureuses. L’idée
de faire un film sur ce microcosme a germé en moi. Je suis rentré au
Royaume-Uni et un an plus tard, je commençais à filmer.

Comment s’est passé le tournage ?
Nous sommes restés avec Sam Blair près de 6 semaines à Chungking.
Nous vivions dans un deux-pièces de 8 m2 au 17ème étage et le tournage
n’a démarré qu’au bout de 3 semaines. Nous avons dû d’abord nous
rapprocher des gens, nouer des relations plus poussées pour qu’ils
nous fassent confiance et se laissent filmer. Notre nombre était à notre
avantage : Sam (co-réalisateur et preneur son) et moi-même (réalisateur et
cadreur). Beaucoup d’habitants de cet « immeuble » sont des immigrants
ou travailleurs clandestins, donc nous avons fait face à des choix moraux
sur ceux que nous filmerions ou pas. La solution fut de les filmer de dos,
ainsi ils n’avaient pas de véritable identité, ce qui est le cas à Hong
Kong de ces demandeurs d’asile. Au début, nous attendions avec notre
équipement 16 mm dans des restaurants aveugles, par 40° C, mangeant
des plats africains de poissons grillés à longueur de journée. Mais lorsque
je pointais la caméra vers quelqu’un, l’objectif était tellement embué que
je ne voyais plus rien. Nous sommes donc revenus aux sources : nos
cours sur Nanook, l’esquimau de Robert Flaherty. Je faisais semblant de
filmer et je n’actionnais la caméra que lorsqu’il se passait réellement
quelque chose d’intéressant. Ainsi nous avons économisé de la pellicule
et respecté notre budget serré.

En voyant votre film, on ne peut s’empêcher de penser à Chungking
Express de WONG Kar-wai.

WONG Kar-wai m’a beaucoup influencé depuis le début de mes études
comme directeur de la photographie. Surtout, le style visuel de Christopher
Doyle. Parmi mes films préférés figure Chungking Express, dont une
bonne partie se déroule dans le même « immeuble », 14 ans plus tôt.
Mais Chungking Mansions a beaucoup changé depuis. C’est comme une
super-structure organique qui s’adapterait constamment aux besoins
des gens qui y vivent : des vendeurs de tissu, originaires du Sud-Est
Asiatique ; aux businessmen africains en import-export qui trafiquent de
faux téléphones mobiles. Chungking Dream parle de Chungking et de ses
habitants, contemporains de notre monde globalisé.
Le style visuel du film cherche avant tout à recréer l’ambiance particulière
des lieux, en filmant avec une pellicule âgée et très granuleuse et souvent
aux travers de vitres ou en cachant en partie les visages. Créer du mystère
était important. Étant donné que nous tournions sans ajout de lumière,
la technique de WONG Kar-wai des « ralentis filés » nous a aidé, car en
plus de ne nécessiter que peu de lumière, elle produit des images floues
qui ajoute au mystère des personnes que l’on aperçoit au détour d’un
couloir.

Quels étaient les enjeux du cosmopolitisme de votre film ?

Ce film montre des personnes issues de différentes cultures et couches
sociales que ce quartier héberge. Le montage et les personnages « mor-
celés » m’ont permis de projeter cette idée à plus grande échelle, celle du
mélange des cultures dans le marché libéral et notre monde capitaliste.
Le combat incessant des individus pour essayer de garder leur identité,
en reconstruisant leur environnement familier loin de chez eux m’a aussi
intéressé. De blocs d’immeubles en blocs d’immeubles, d’étages en
étages, vous passez par différents mondes. L’ascenseur y figure la colonne
vertébrale de cet organisme : la porte s’ouvre et vous pouvez très bien
vous retrouver au milieu d’indiens dansant sur des musiques Bollywood,
ou bien être entouré d’africains s’affairant à empaqueter leurs fausses
montres Casio dans des valises prêtes à partir pour l’Afrique.

Propos recueillis par Axel de Velp©

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