May 21 2013

“Le Congrès”, d’Ari Folman, victime de son imagination ?

Published by at 13:57 under Festival,PTD

SOURCE: http://www.telerama.fr

Après “Valse avec Bachir”, Ari Folman oscille entre réel et virtuel. Robin Wright et Harvey Keitel tiennent la première partie de ce film hybride et à moitié réussi.

Cinq ans se sont écoulés depuis le voyage introspectif, puissant et halluciné, de Valse avec Bachir, présenté à Cannes et reparti bredouille. C’est dire si le nouveau film de l’Israélien Ari Folman était attendu. Comment décrire ce projet fou, coproduit par cinq pays (Israël, la Belgique, l’Allemagne, la Pologne et le Luxembourg) ? Le Congrès est un film hybride – certains diront ovni –, un diptyque composé d’une première partie en « live action », autrement dit en prises de vue réelles, et d’une seconde partie en animation, librement adapté d’un roman de science-fiction écrit en 1971 par Stanislas Lem, Le Congrés de futurologie.

Ça commence plutôt bien. Robin Wright dans son propre rôle, en gros plan, le visage sillonné de larmes, écoute son agent (Harvey Keitel), hors champ, lui seriner la litanie d’une carrière d’actrice ratée, de ratages en mauvais choix, de fuites en renoncements. La comédienne avait tout pour plaire, elle a gâché ses chances. La faute, notamment, à la maladie dégénérative de son fils, atteint d’un syndrome qui le promet à plus ou moins long terme à un double handicap, surdité et cécité.

En quelques scènes, où les dialogues, plutôt brillants, se taillent la part du lion, Ari Folman met en scène la confrontation entre un monde en bout de course, anténumérique, où le cinéma se fabrique encore avec des acteurs en chair et en os, et le nouvel ordre mondial, un univers 2.0 où les ordinateurs dupliquent du divertissement à l’infini, où les images ne sont plus que des projections hors sol, sans lien avec la réalité.

Face à cette nouvelle donne, Robin Wright, star déchue, n’a pas d’autre choix que d’accepter le contrat que lui propose le directeur d’un puissant studio hollywoodien (la Miramount) : vendre son image, littéralement. Une fois son corps, son visage et ses expressions scannés, elle devra renoncer à jouer, pour laisser son alias numérique occuper l’écran et faire carrière, au gré des choix du studio.

Dans cette première partie où se mélangent harmonieusement mélo et satire – mauvais démiurge, prophète cynique et vulgaire, le directeur du studio est particulièrement gratiné –, le tandem Robin Wright-Harvey Keitel a le plus beau rôle. En looser magnifique, rescapé d’un cinéma old school où les agents tombaient amoureux de leurs actrices (« un dinosaure qui croit encore que les caméras marchent au mazout », selon le boss de la Miramount), Harvey Keitel est particulièrement émouvant. Voir cette grande scène mélo où, piégée dans un scanner géant, Robin Wright, incapable de sourire ou de pleurer sur commande, passe du rire aux larmes en écoutant Keitel lui raconter son histoire.
Qu’est ce que l’incarnation ? De quoi est faite la condition d’acteur ? Avec quoi joue-t-il ? D’où vient l’émotion qu’il nous transmet à nous, spectateur ? Toutes ces questions irriguent intelligemment la première heure du film, prometteuse et enlevée. Et puis ? Et puis patratra. Le passage à l’animation fait l’effet d’une greffe ratée. On n’a d’abord aucune envie de quitter Robin Wright, la vraie, mais le style visuel choisi par Folman n’aide pas.

Pionnier d’un nouveau genre – Valse avec Bachir avait été estampillé « documentaire d’animation » –, le réalisateur israélien opte cette fois pour une technique artisanale, vieille comme le cinéma. Rotoscopie contre motion capture (la technique employée notamment pour Tintin ou Avatar). Soit. Mais pourquoi tant de couleurs criardes, de sous-univers alambiqués, de « tooneries » en tous genres ?

Métamorphosée en une créature aux grands yeux effarés et à la crinière blanche – mix entre « une Cendrillon sous héroïne et une princesse égyptienne qui aurait raté son chignon », comme elle se décrit elle-même – Robin Wright dit de cette zone virtuelle qu’elle semble droit sortie du « bad trip d’un animateur sous acides ». Tout se passe en tout cas comme si Ari Folman se retrouvait victime de son imagination. Pire, il délaisse peu à peu son sujet – l’avenir du cinéma et des images – au profit d’une glose indigeste et simpliste sur un monde binaire : celui de la vérité d’un côté (le réel), celui de la virtualité de l’autre (l’animation).

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SOURCE: http://www.telerama.fr

Après “Valse avec Bachir”, Ari Folman oscille entre réel et virtuel. Robin Wright et Harvey Keitel tiennent la première partie de ce film hybride et à moitié réussi.

Cinq ans se sont écoulés depuis le voyage introspectif, puissant et halluciné, de Valse avec Bachir, présenté à Cannes et reparti bredouille. C’est dire si le nouveau film de l’Israélien Ari Folman était attendu. Comment décrire ce projet fou, coproduit par cinq pays (Israël, la Belgique, l’Allemagne, la Pologne et le Luxembourg) ? Le Congrès est un film hybride – certains diront ovni –, un diptyque composé d’une première partie en « live action », autrement dit en prises de vue réelles, et d’une seconde partie en animation, librement adapté d’un roman de science-fiction écrit en 1971 par Stanislas Lem, Le Congrés de futurologie.

Ça commence plutôt bien. Robin Wright dans son propre rôle, en gros plan, le visage sillonné de larmes, écoute son agent (Harvey Keitel), hors champ, lui seriner la litanie d’une carrière d’actrice ratée, de ratages en mauvais choix, de fuites en renoncements. La comédienne avait tout pour plaire, elle a gâché ses chances. La faute, notamment, à la maladie dégénérative de son fils, atteint d’un syndrome qui le promet à plus ou moins long terme à un double handicap, surdité et cécité.

En quelques scènes, où les dialogues, plutôt brillants, se taillent la part du lion, Ari Folman met en scène la confrontation entre un monde en bout de course, anténumérique, où le cinéma se fabrique encore avec des acteurs en chair et en os, et le nouvel ordre mondial, un univers 2.0 où les ordinateurs dupliquent du divertissement à l’infini, où les images ne sont plus que des projections hors sol, sans lien avec la réalité.

Face à cette nouvelle donne, Robin Wright, star déchue, n’a pas d’autre choix que d’accepter le contrat que lui propose le directeur d’un puissant studio hollywoodien (la Miramount) : vendre son image, littéralement. Une fois son corps, son visage et ses expressions scannés, elle devra renoncer à jouer, pour laisser son alias numérique occuper l’écran et faire carrière, au gré des choix du studio.

Dans cette première partie où se mélangent harmonieusement mélo et satire – mauvais démiurge, prophète cynique et vulgaire, le directeur du studio est particulièrement gratiné –, le tandem Robin Wright-Harvey Keitel a le plus beau rôle. En looser magnifique, rescapé d’un cinéma old school où les agents tombaient amoureux de leurs actrices (« un dinosaure qui croit encore que les caméras marchent au mazout », selon le boss de la Miramount), Harvey Keitel est particulièrement émouvant. Voir cette grande scène mélo où, piégée dans un scanner géant, Robin Wright, incapable de sourire ou de pleurer sur commande, passe du rire aux larmes en écoutant Keitel lui raconter son histoire.
Qu’est ce que l’incarnation ? De quoi est faite la condition d’acteur ? Avec quoi joue-t-il ? D’où vient l’émotion qu’il nous transmet à nous, spectateur ? Toutes ces questions irriguent intelligemment la première heure du film, prometteuse et enlevée. Et puis ? Et puis patratra. Le passage à l’animation fait l’effet d’une greffe ratée. On n’a d’abord aucune envie de quitter Robin Wright, la vraie, mais le style visuel choisi par Folman n’aide pas.

Pionnier d’un nouveau genre – Valse avec Bachir avait été estampillé « documentaire d’animation » –, le réalisateur israélien opte cette fois pour une technique artisanale, vieille comme le cinéma. Rotoscopie contre motion capture (la technique employée notamment pour Tintin ou Avatar). Soit. Mais pourquoi tant de couleurs criardes, de sous-univers alambiqués, de « tooneries » en tous genres ?

Métamorphosée en une créature aux grands yeux effarés et à la crinière blanche – mix entre « une Cendrillon sous héroïne et une princesse égyptienne qui aurait raté son chignon », comme elle se décrit elle-même – Robin Wright dit de cette zone virtuelle qu’elle semble droit sortie du « bad trip d’un animateur sous acides ». Tout se passe en tout cas comme si Ari Folman se retrouvait victime de son imagination. Pire, il délaisse peu à peu son sujet – l’avenir du cinéma et des images – au profit d’une glose indigeste et simpliste sur un monde binaire : celui de la vérité d’un côté (le réel), celui de la virtualité de l’autre (l’animation).

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