Mar 31 2013

Avec Luxembourg comme décor

Published by at 02:44 under Industry

SOURCE: http://www.paperjam.lu

Faire croire qu’un bâtiment industriel est un loft new-yorkais, c’est ça la magie du cinéma. Depuis plus de 15 ans, Patrick Blocman est « location manager » ou régisseur général. Il trouve les décors les plus incroyables pour les tournages des productions et coproductions luxembourgeoises. Rencontre.

Il n’existe pas réellement de formation pour le métier de régisseur général. Comment êtes-vous arrivé là ?

« J’ai toujours été intéressé par le monde du cinéma. J’ai fait des études de lettres et d’histoire de l’art, ce qui s’est avéré utile pour ne pas risquer les anachronismes dans les films d’époque. J’ai commencé par divers boulots dans le cinéma, en France, puis au Luxembourg. C’est par hasard que j’ai dû faire les repérages pour un film. Progressivement, mon expérience s’est enrichie : connaissance du terrain, des responsables, des rouages administratifs, des contraintes de production… J’ai désormais une cinquantaine de films à mon actif à différents postes, depuis le repérage jusqu’à la responsabilité comme régisseur général. S’il n’y a pas d’école ou de formation, il y a quand même une série de connaissances à acquérir et de règles à respecter.

Lesquelles ? Concrètement, comment se déroule votre travail ?

« Puisque les règles de coproduction et de financement avec le Luxembourg exigent qu’une importante partie du tournage ait lieu au Grand-Duché, il faut déterminer quels vont être les décors que l’on peut trouver ici. Le travail de location manager commence avec la lecture du scénario. Dans le meilleur des cas, le travail se prépare en amont : le producteur va proposer une série de décors pour appâter le chaland. Mon travail sera de présenter des photos d’endroits qui correspondent au scénario. Mais bien souvent, j’interviens après, quand la liste des décors et les jours de tournage au Luxembourg ont été établis…

Vous listez donc tous les décors demandés et vous partez à leur recherche. Il y a des astuces ?

« Il faut comprendre les indications du réalisateur et du chef décorateur, comprendre le projet et les exigences du réalisateur. Je fais beaucoup de recherches sur les cadres réels qui sont dans le scénario. Par exemple, pour Möbius, j’ai travaillé sur l’architecture russe, sur les vrais bureaux du FSB. Ensuite, j’effectue des recherches spécifiques, avec les images de ce qui est attendu. Le repérage nécessite de la patience et une connaissance du pays et, bien sûr, une bonne mémoire. On écume les agences immobilières, on cherche sur des cartes, dans des documentations… J’ai des milliers de photographies classées par thèmes pour pouvoir puiser dans ces souvenirs. L’expérience est un ingrédient important, la connaissance du monde aussi. Quand on lit ‘appartement parisien’, il faut savoir que ce ne sont pas les poutres et pierres luxembourgeoises ou les briques bruxelloises…

Vous trouvez toujours ?

« Quand il s’agit d’un film luxembourgeois qui se passe à Luxembourg, comme récemment Doudege Wenkel, le travail est plus facile. La ville ou le pays peuvent ou doivent être reconnaissables. La difficulté est de trouver des endroits qui pourraient être Paris, Berlin ou New York. Il nous faut utiliser des coins de rue ou des bâtiments neutres. On ne peut pas tout faire et tout repérer au Luxembourg, mais nous avons de belles choses à proposer. Quand on ne trouve pas exactement ce qui est demandé, on fait des propositions alternatives soit en cherchant d’autres scènes pouvant être tournées au Luxembourg, soit en montrant que le scénario ne serait pas gravement modifié par un changement de cadre. Bien sûr, la technologie permet des merveilles, avec les fonds verts ou les reconstitutions en studio.

Qu’est ce que Luxembourg a de bien à proposer en matière de décors ?

« La nature et le côté sauvage des Ardennes sont un grand atout. On a pu y tourner de nombreux films, comme Les Géants de Bouli Lanners, ou Dust de Max Jacoby. Les rochers, grottes de la Mullerthal ont de nombreux atouts aussi. J’aime beaucoup les cadres industriels du sud, où nous sommes généralement très bien accueillis. Les anciens bureaux de l’administration du laminoir de Dudelange ont ainsi été tour à tour un appartement d’Amsterdam ou de Berlin, un loft de New York, un commissariat de police français… La plupart des scènes tournées au Luxembourg sont des intérieurs, parfois reconstitués en studio. Mais il faut souvent raccorder les décors, c’est-à-dire unifier des scènes tournées dans différents pays : la façade à Monaco, l’intérieur à Luxembourg, la porte d’entrée encore ailleurs… C’est pour cela que c’est important de travailler avec un réalisateur et un chef déco qui ont une vision d’ensemble.

Il y a donc des lieux récurrents qui servent pour plusieurs films ?

« Oui, c’est vrai. Et c’est parfois à notre corps défendant : on propose plusieurs décors aux réalisateurs et ils choisissent le même, en connaissance de cause. Le Cat Club a ainsi beaucoup servi, la Villa Louvigny aussi, la Philharmonie commence à être beaucoup vue, comme d’autres espaces au Kirchberg… Le nombre de décors n’est pas illimité d’autant qu’il y a de nombreux endroits qu’on nous refuse et peu qui sont encore ‘dans leur jus’.

Vous vous heurtez à de nombreux refus et difficultés ?

« Je suis très déçu de l’attitude fermée de certaines administrations et bâtiments publics qui refusent systématiquement toutes les demandes, soit par principe, soit parce qu’ils ont vécu de mauvaises expériences. Il faut reconnaître qu’une équipe de tournage, c’est assez envahissant. Mais quand on travaille en professionnel, avec le respect des lieux et des règles de sécurité ou de confidentialité, il n’y a pas de risque de dégradation. J’espère pouvoir tourner aux Casemates, au Cercle Cité ou chez ArcelorMittal, qui nous sont toujours fermés. Il y a aussi le problème du prix : il y a des milliers de bureaux vides dans lesquels ce serait facile de tourner sans déranger personne. Mais pour quelques jours de tournage, les promoteurs demandent de payer tout le mois…

Ces bâtiments correspondent à ce que vous recherchez ?

« C’est une des autres grandes difficultés de Luxembourg : c’est un chantier permanent où l’on rénove, détruit et reconstruit sans cesse. C’est donc très difficile de trouver des lieux fidèles à une époque. Il y a beaucoup de rénovations ou d’ajouts contemporains qui rendent certains décors inutilisables. Alors quand certains bâtiments, en particulier les bâtiments publics, respectent l’histoire des lieux, c’est dommage de ne pas pouvoir y tourner. J’ai dans mes archives de photos des tas de bâtiments qui n’existent plus… Cela pourra servir comme témoignage ou base de documentation pour d’autres projets.

Une fois les lieux trouvés, quelles sont les étapes suivantes ?

« En fait, on avance plusieurs pions en même temps : il faut commencer par les lieux les plus importants, soit dans le scénario, soit pour le nombre de jours de tournage. Progressivement, on travaille sur les autorisations, sur les dates de disponibilité des lieux en fonction des disponibilités des acteurs… Il faut établir des contrats, souscrire des assurances. Au moment du tournage, je suis généralement le premier arrivé et le dernier parti : sécuriser les lieux, gérer les accès, assurer que rien ne soit endommagé, suivre l’équipe déco… et puis la remise en place selon l’état des lieux à l’entrée, quand c’est terminé. J’engage mon nom, ma réputation et celle de la production. Il n’y a pas de place pour l’improvisation ou pour l’erreur.

Comment voyez-vous l’avenir, notamment avec la nouvelle loi sur les aides sélectives ?

« Un des aspects intéressants et positifs de la nouvelle loi est son ouverture à la Grande Région. En effet, faire croire aux rues de Paris sera plus facile à Metz qu’à Luxembourg. Cela multiplie les décors possibles et ouvre donc de nombreuses possibilités pour tourner dans le réel et non dans le reconstitué. »

Comments

comments

SOURCE: http://www.paperjam.lu

Faire croire qu’un bâtiment industriel est un loft new-yorkais, c’est ça la magie du cinéma. Depuis plus de 15 ans, Patrick Blocman est « location manager » ou régisseur général. Il trouve les décors les plus incroyables pour les tournages des productions et coproductions luxembourgeoises. Rencontre.

Il n’existe pas réellement de formation pour le métier de régisseur général. Comment êtes-vous arrivé là ?

« J’ai toujours été intéressé par le monde du cinéma. J’ai fait des études de lettres et d’histoire de l’art, ce qui s’est avéré utile pour ne pas risquer les anachronismes dans les films d’époque. J’ai commencé par divers boulots dans le cinéma, en France, puis au Luxembourg. C’est par hasard que j’ai dû faire les repérages pour un film. Progressivement, mon expérience s’est enrichie : connaissance du terrain, des responsables, des rouages administratifs, des contraintes de production… J’ai désormais une cinquantaine de films à mon actif à différents postes, depuis le repérage jusqu’à la responsabilité comme régisseur général. S’il n’y a pas d’école ou de formation, il y a quand même une série de connaissances à acquérir et de règles à respecter.

Lesquelles ? Concrètement, comment se déroule votre travail ?

« Puisque les règles de coproduction et de financement avec le Luxembourg exigent qu’une importante partie du tournage ait lieu au Grand-Duché, il faut déterminer quels vont être les décors que l’on peut trouver ici. Le travail de location manager commence avec la lecture du scénario. Dans le meilleur des cas, le travail se prépare en amont : le producteur va proposer une série de décors pour appâter le chaland. Mon travail sera de présenter des photos d’endroits qui correspondent au scénario. Mais bien souvent, j’interviens après, quand la liste des décors et les jours de tournage au Luxembourg ont été établis…

Vous listez donc tous les décors demandés et vous partez à leur recherche. Il y a des astuces ?

« Il faut comprendre les indications du réalisateur et du chef décorateur, comprendre le projet et les exigences du réalisateur. Je fais beaucoup de recherches sur les cadres réels qui sont dans le scénario. Par exemple, pour Möbius, j’ai travaillé sur l’architecture russe, sur les vrais bureaux du FSB. Ensuite, j’effectue des recherches spécifiques, avec les images de ce qui est attendu. Le repérage nécessite de la patience et une connaissance du pays et, bien sûr, une bonne mémoire. On écume les agences immobilières, on cherche sur des cartes, dans des documentations… J’ai des milliers de photographies classées par thèmes pour pouvoir puiser dans ces souvenirs. L’expérience est un ingrédient important, la connaissance du monde aussi. Quand on lit ‘appartement parisien’, il faut savoir que ce ne sont pas les poutres et pierres luxembourgeoises ou les briques bruxelloises…

Vous trouvez toujours ?

« Quand il s’agit d’un film luxembourgeois qui se passe à Luxembourg, comme récemment Doudege Wenkel, le travail est plus facile. La ville ou le pays peuvent ou doivent être reconnaissables. La difficulté est de trouver des endroits qui pourraient être Paris, Berlin ou New York. Il nous faut utiliser des coins de rue ou des bâtiments neutres. On ne peut pas tout faire et tout repérer au Luxembourg, mais nous avons de belles choses à proposer. Quand on ne trouve pas exactement ce qui est demandé, on fait des propositions alternatives soit en cherchant d’autres scènes pouvant être tournées au Luxembourg, soit en montrant que le scénario ne serait pas gravement modifié par un changement de cadre. Bien sûr, la technologie permet des merveilles, avec les fonds verts ou les reconstitutions en studio.

Qu’est ce que Luxembourg a de bien à proposer en matière de décors ?

« La nature et le côté sauvage des Ardennes sont un grand atout. On a pu y tourner de nombreux films, comme Les Géants de Bouli Lanners, ou Dust de Max Jacoby. Les rochers, grottes de la Mullerthal ont de nombreux atouts aussi. J’aime beaucoup les cadres industriels du sud, où nous sommes généralement très bien accueillis. Les anciens bureaux de l’administration du laminoir de Dudelange ont ainsi été tour à tour un appartement d’Amsterdam ou de Berlin, un loft de New York, un commissariat de police français… La plupart des scènes tournées au Luxembourg sont des intérieurs, parfois reconstitués en studio. Mais il faut souvent raccorder les décors, c’est-à-dire unifier des scènes tournées dans différents pays : la façade à Monaco, l’intérieur à Luxembourg, la porte d’entrée encore ailleurs… C’est pour cela que c’est important de travailler avec un réalisateur et un chef déco qui ont une vision d’ensemble.

Il y a donc des lieux récurrents qui servent pour plusieurs films ?

« Oui, c’est vrai. Et c’est parfois à notre corps défendant : on propose plusieurs décors aux réalisateurs et ils choisissent le même, en connaissance de cause. Le Cat Club a ainsi beaucoup servi, la Villa Louvigny aussi, la Philharmonie commence à être beaucoup vue, comme d’autres espaces au Kirchberg… Le nombre de décors n’est pas illimité d’autant qu’il y a de nombreux endroits qu’on nous refuse et peu qui sont encore ‘dans leur jus’.

Vous vous heurtez à de nombreux refus et difficultés ?

« Je suis très déçu de l’attitude fermée de certaines administrations et bâtiments publics qui refusent systématiquement toutes les demandes, soit par principe, soit parce qu’ils ont vécu de mauvaises expériences. Il faut reconnaître qu’une équipe de tournage, c’est assez envahissant. Mais quand on travaille en professionnel, avec le respect des lieux et des règles de sécurité ou de confidentialité, il n’y a pas de risque de dégradation. J’espère pouvoir tourner aux Casemates, au Cercle Cité ou chez ArcelorMittal, qui nous sont toujours fermés. Il y a aussi le problème du prix : il y a des milliers de bureaux vides dans lesquels ce serait facile de tourner sans déranger personne. Mais pour quelques jours de tournage, les promoteurs demandent de payer tout le mois…

Ces bâtiments correspondent à ce que vous recherchez ?

« C’est une des autres grandes difficultés de Luxembourg : c’est un chantier permanent où l’on rénove, détruit et reconstruit sans cesse. C’est donc très difficile de trouver des lieux fidèles à une époque. Il y a beaucoup de rénovations ou d’ajouts contemporains qui rendent certains décors inutilisables. Alors quand certains bâtiments, en particulier les bâtiments publics, respectent l’histoire des lieux, c’est dommage de ne pas pouvoir y tourner. J’ai dans mes archives de photos des tas de bâtiments qui n’existent plus… Cela pourra servir comme témoignage ou base de documentation pour d’autres projets.

Une fois les lieux trouvés, quelles sont les étapes suivantes ?

« En fait, on avance plusieurs pions en même temps : il faut commencer par les lieux les plus importants, soit dans le scénario, soit pour le nombre de jours de tournage. Progressivement, on travaille sur les autorisations, sur les dates de disponibilité des lieux en fonction des disponibilités des acteurs… Il faut établir des contrats, souscrire des assurances. Au moment du tournage, je suis généralement le premier arrivé et le dernier parti : sécuriser les lieux, gérer les accès, assurer que rien ne soit endommagé, suivre l’équipe déco… et puis la remise en place selon l’état des lieux à l’entrée, quand c’est terminé. J’engage mon nom, ma réputation et celle de la production. Il n’y a pas de place pour l’improvisation ou pour l’erreur.

Comment voyez-vous l’avenir, notamment avec la nouvelle loi sur les aides sélectives ?

« Un des aspects intéressants et positifs de la nouvelle loi est son ouverture à la Grande Région. En effet, faire croire aux rues de Paris sera plus facile à Metz qu’à Luxembourg. Cela multiplie les décors possibles et ouvre donc de nombreuses possibilités pour tourner dans le réel et non dans le reconstitué. »

Comments

comments

No responses yet

Trackback URI | Comments RSS

Leave a Reply