Oct 13 2010

Le psy, la prostituée et les rockeurs

Published by at 05:39 under Industry

SOURCE: http://www.lejeudi.lu/Culture

Comment vivre dans une société qui place le confort matériel au-dessus de tout? Produit par le Luxembourgeois Jani Thiltges, «Sans queue ni tête» met en parallèle prostitution et psychanalyse, tandis que le documentaire «Rocdoc» se demande comment être rockeur au Luxembourg.

Viviane Thill

La première séquence de Sans queue ni tête, réalisé par la Française Jeanne Labrune, se situe dans un magasin où Alice Bergerac (Isabelle Huppert) se laisse tenter par un fort joli compotier qu’elle propose d’échanger contre une pipe… Ceci n’est toutefois pas la pipe qu’attendait le propriétaire. Alice est en effet prostituée et c’est un service qu’elle offre en contrepartie de l’objet. Plus tard, elle acceptera un autre client pour se payer un lustre.

Le psychanalyste Xavier Demaistre (Bouli Lanners) associe pareillement ses patients aux objets qu’ils lui ont permis d’acheter («l’obsessionnel», «le paranoïaque», etc.). Le psy et la pute pratiquent leur métier de la même façon. Le rituel n’est-il d’ailleurs pas semblable: préparation du lit/divan, insistance sur l’hygiène, durée limitée de la séance, interdiction de s’impliquer émotionnellement, paiement en cash à la fin?

Jeu de miroir

Tous deux sont là pour recevoir la détresse de leurs clients/patients et ne plus y penser ensuite. Ni le client «pédophile» (Jean-François Wolff) d’Alice ni le patient déprimé (Didier Bezace) de Xavier, tous deux si évidemment à la recherche d’un peu de chaleur humaine, ne vont provoquer chez les deux protagonistes le moindre sentiment d’empathie.

C’est là le point de départ du film de Jeanne Labrune, qui entreprend de mettre en parallèle prostitution et psychanalyse pour réfléchir sur une société où tout, y compris ce que nous avons de plus intime, s’achète, se vend et s’abandonne quand on n’en a plus l’usage. Mais aussi bien Alice que Xavier se sentent oppressés dans ce système parfaitement réglé qu’ils ont mis en place. Alice n’a plus l’âge de se déguiser en petite fille pour satisfaire les fantasmes d’un client et Xavier est quitté par sa femme, qui lui reproche son indifférence. Le psychanalyste va alors essayer de chercher son salut auprès d’une prostituée tandis que la call-girl décide d’entreprendre une analyse. Ce qui leur sera proposé ne satisfera ni Alice ni Xavier puisqu’ils se reconnaîtront chacun dans l’autre comme dans un miroir.

La démonstration aurait pu être amusante mais elle n’est pas toujours convaincante: le parallèle entre les deux métiers semble un peu artificiel et ne fonctionne d’ailleurs que parce que ceux-ci sont réduits à leur plus simple expression.

Plus troublant est en revanche le jeu sur le miroir et sur les différents personnages qu’endossent Alice Bergerac la prostituée et Isabelle Huppert l’actrice: fillette en bas blancs, femme au foyer des années 50, dominatrice en cuir noir, bourgeoise chic ou pute vulgaire, Alice peut tout être et ne sait plus qui elle est véritablement.

De la même façon, Xavier se regarde dans une glace et ne se reconnaît plus, tout comme nous spectateurs avons du mal à reconnaître, derrière cette barbe bien taillée et la froideur du personnage, l’acteur belge Bouli Lanners.
Le film pourrait ainsi être vu comme une charge un peu facile contre la mode de la psychanalyse. Jeanne Labrune semble en tout cas le sous-entendre quand elle explique que le film n’aurait pas pu se faire sans le soutien luxembourgeois parce qu’il traite un sujet «tabou» en France.

Avoir un plan B

Le problème est cependant ailleurs: le film donne l’impression de ne faire qu’effleurer les sujets qu’il veut traiter, de peur sans doute d’apparaître trop lourd dans sa démonstration. Quand les deux personnages se rencontrent enfin, il ne se passe au fond pas grand-chose. Le film manque d’imagination ou d’un peu de férocité. D’une certaine façon, cela tient aussi à Isabelle Huppert, parfaite comme toujours mais que, plus que jamais, on regarde ici littéralement (par le biais de son personnage) jouer.

Bien qu’il ne sorte que d’ici plusieurs mois, la société Red Lion a présenté mercredi dernier à la Rockhal le documentaire du jeune cinéaste Govinda Van Maele, intitulé Rocdoc. Ce n’est pas un regard d’ensemble sur la scène rock au Luxembourg comme Hamilius d’Alain Tshinza tentait de le donner de la scène hip-hop. Govinda Van Maele a plutôt essayé de savoir s’il était possible de concilier la vie aisée du Grand-Duché avec une musique qui se veut contestataire. Car contrairement aux adeptes du hip-hop, qui sont le plus souvent issus de l’immigration, la plupart des rockeurs (même tendance hard metal) viennent d’un milieu plutôt bourgeois. L’idée d’abandonner définitivement leur confort pour une vie de vaches maigres sur les routes d’Europe ne semble pas les combler de joie.

Le film suit plusieurs groupes, à différents stades de leur carrière, de ceux qui débutent (Black Out Beauty) à ceux qui venaient de jeter l’éponge au moment du tournage (DefDump). «Il ne faut pas avoir de plan B, sinon on ne va jamais exécuter le plan A», dit l’un des musiciens.

Ceux que filme Govinda Van Maele, avec beaucoup de tendresse et une belle mise en scène des concerts, ont pour la plupart un plan B. Ce n’est pas une critique car cela ne change rien à la qualité de leur travail, mais la constatation quelque désabusée à laquelle arrive le jeune réalisateur.

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Comment vivre dans une société qui place le confort matériel au-dessus de tout? Produit par le Luxembourgeois Jani Thiltges, «Sans queue ni tête» met en parallèle prostitution et psychanalyse, tandis que le documentaire «Rocdoc» se demande comment être rockeur au Luxembourg.

Viviane Thill

La première séquence de Sans queue ni tête, réalisé par la Française Jeanne Labrune, se situe dans un magasin où Alice Bergerac (Isabelle Huppert) se laisse tenter par un fort joli compotier qu’elle propose d’échanger contre une pipe… Ceci n’est toutefois pas la pipe qu’attendait le propriétaire. Alice est en effet prostituée et c’est un service qu’elle offre en contrepartie de l’objet. Plus tard, elle acceptera un autre client pour se payer un lustre.

Le psychanalyste Xavier Demaistre (Bouli Lanners) associe pareillement ses patients aux objets qu’ils lui ont permis d’acheter («l’obsessionnel», «le paranoïaque», etc.). Le psy et la pute pratiquent leur métier de la même façon. Le rituel n’est-il d’ailleurs pas semblable: préparation du lit/divan, insistance sur l’hygiène, durée limitée de la séance, interdiction de s’impliquer émotionnellement, paiement en cash à la fin?

Jeu de miroir

Tous deux sont là pour recevoir la détresse de leurs clients/patients et ne plus y penser ensuite. Ni le client «pédophile» (Jean-François Wolff) d’Alice ni le patient déprimé (Didier Bezace) de Xavier, tous deux si évidemment à la recherche d’un peu de chaleur humaine, ne vont provoquer chez les deux protagonistes le moindre sentiment d’empathie.

C’est là le point de départ du film de Jeanne Labrune, qui entreprend de mettre en parallèle prostitution et psychanalyse pour réfléchir sur une société où tout, y compris ce que nous avons de plus intime, s’achète, se vend et s’abandonne quand on n’en a plus l’usage. Mais aussi bien Alice que Xavier se sentent oppressés dans ce système parfaitement réglé qu’ils ont mis en place. Alice n’a plus l’âge de se déguiser en petite fille pour satisfaire les fantasmes d’un client et Xavier est quitté par sa femme, qui lui reproche son indifférence. Le psychanalyste va alors essayer de chercher son salut auprès d’une prostituée tandis que la call-girl décide d’entreprendre une analyse. Ce qui leur sera proposé ne satisfera ni Alice ni Xavier puisqu’ils se reconnaîtront chacun dans l’autre comme dans un miroir.

La démonstration aurait pu être amusante mais elle n’est pas toujours convaincante: le parallèle entre les deux métiers semble un peu artificiel et ne fonctionne d’ailleurs que parce que ceux-ci sont réduits à leur plus simple expression.

Plus troublant est en revanche le jeu sur le miroir et sur les différents personnages qu’endossent Alice Bergerac la prostituée et Isabelle Huppert l’actrice: fillette en bas blancs, femme au foyer des années 50, dominatrice en cuir noir, bourgeoise chic ou pute vulgaire, Alice peut tout être et ne sait plus qui elle est véritablement.

De la même façon, Xavier se regarde dans une glace et ne se reconnaît plus, tout comme nous spectateurs avons du mal à reconnaître, derrière cette barbe bien taillée et la froideur du personnage, l’acteur belge Bouli Lanners.
Le film pourrait ainsi être vu comme une charge un peu facile contre la mode de la psychanalyse. Jeanne Labrune semble en tout cas le sous-entendre quand elle explique que le film n’aurait pas pu se faire sans le soutien luxembourgeois parce qu’il traite un sujet «tabou» en France.

Avoir un plan B

Le problème est cependant ailleurs: le film donne l’impression de ne faire qu’effleurer les sujets qu’il veut traiter, de peur sans doute d’apparaître trop lourd dans sa démonstration. Quand les deux personnages se rencontrent enfin, il ne se passe au fond pas grand-chose. Le film manque d’imagination ou d’un peu de férocité. D’une certaine façon, cela tient aussi à Isabelle Huppert, parfaite comme toujours mais que, plus que jamais, on regarde ici littéralement (par le biais de son personnage) jouer.

Bien qu’il ne sorte que d’ici plusieurs mois, la société Red Lion a présenté mercredi dernier à la Rockhal le documentaire du jeune cinéaste Govinda Van Maele, intitulé Rocdoc. Ce n’est pas un regard d’ensemble sur la scène rock au Luxembourg comme Hamilius d’Alain Tshinza tentait de le donner de la scène hip-hop. Govinda Van Maele a plutôt essayé de savoir s’il était possible de concilier la vie aisée du Grand-Duché avec une musique qui se veut contestataire. Car contrairement aux adeptes du hip-hop, qui sont le plus souvent issus de l’immigration, la plupart des rockeurs (même tendance hard metal) viennent d’un milieu plutôt bourgeois. L’idée d’abandonner définitivement leur confort pour une vie de vaches maigres sur les routes d’Europe ne semble pas les combler de joie.

Le film suit plusieurs groupes, à différents stades de leur carrière, de ceux qui débutent (Black Out Beauty) à ceux qui venaient de jeter l’éponge au moment du tournage (DefDump). «Il ne faut pas avoir de plan B, sinon on ne va jamais exécuter le plan A», dit l’un des musiciens.

Ceux que filme Govinda Van Maele, avec beaucoup de tendresse et une belle mise en scène des concerts, ont pour la plupart un plan B. Ce n’est pas une critique car cela ne change rien à la qualité de leur travail, mais la constatation quelque désabusée à laquelle arrive le jeune réalisateur.

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