May 20 2014

Marvin Gaye, une malédiction de cinéma

Published by at 07:54 under Delux,Industry

SOURCE: http://m.slate.fr

Ce pourrait être un passage de la Bible, une redite d’Abraham obéissant à l’ordre divin de sacrifier son fils Isaac. Sauf qu’aucun ange ne passe pour empêcher le passage à l’acte.

Le 1er avril 1984, il y a tout juste trente ans, le chanteur Marvin Gaye meurt de deux balles de revolver dans la poitrine, la veille de ses 45 ans. L’homme qui lui a ôté la vie n’est autre que son géniteur et homonyme Marvin Gaye Sr., un pasteur pentecôtiste qui a le goût du travestissement et se fait craindre de sa progéniture en répétant cette phrase tristement prophétique: «I brought you into this world and I will take you out» («Je vous ai amenés dans ce monde. Je vais vous en faire partir»).

«Prince de la Motown», auteur d’un des albums sans lesquels la soul music ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui (What’s Going On’), Marvin Jr. est mort à cause d’une dispute entre son père et sa mère Alberta, lors de laquelle il prend le parti de la seconde. Les deux hommes en viennent aux mains: le père dégaine le calibre 38 que son fils lui a offert à Noël et tire un premier coup, puis un second à bout portant.

Célébré dans les années qui ont suivi par ses confrères de la Motown (les Commodores, Diana Ross, Stevie Wonder) puis par les rappeurs (2Pac, Kanye West, Drake, MosDef) et chanteurs de R’n’B (R. Kelly), Marvin Gaye reste encore relativement oublié du cinéma. Exceptions: le Jungle Fever de Spike Lee (1991), où Samuel L. Jackson joue Gator Purify, un fumeur de crack assassiné par son père d’une balle dans le ventre et qui meurt dans les bras de sa mère, et le précieux Transit Ostende, retitré Remembering Marvin Gaye dans sa version rallongée de moitié.

On doit ces derniers au cinéaste belge Richard Olivier, également l’auteur de la biographie romancée L’ami ostendais de Marvin Gaye. Olivier a réalisé un biopic en temps réel, avec la star dans son propre rôle. On appelle aussi ça un documentaire.

Après s’être enfui à Hawaï avec son fils et essayé «de se tuer en ingérant presque trente grammes de cocaïne pure en moins d’une heure», après une vie dissolue à Londres, où il se repaît de drogue et de sexe pour oublier sa double rupture avec la Motown et la jeune Janis Hunter, Marvin Gaye y apparaît en transit à Ostende grâce à un fan, Freddie Cousaert. Il fait du jogging sur la plage avec son nouvel ami comme dans un Rocky, chante du gospel dans les églises et la Marseillaise dans les cafés, arrête la coke mais continue la fumette. Dans une scène mémorable, il interprète seul au piano Come Get To This et Distant Lover, deux titres extraits de l’album Let’s Get It On.

«Ce n’est pas le bon moment»

En revanche, aucun des trois projets de fiction annoncés jusqu’ici n’a abouti.

En 2006, l’excellent Cameron Crowe annonce qu’il travaille à l’écriture de My Name is Marvin avec Will Smith dans le rôle principal, avant que celui-ci ne se désiste et ne soit remplacé par Terrence Howard, également chanteur de soul. L’amour de Crowe pour la musique de Marvin Gaye remonte à l’adolescence et transparaît dans Jerry Maguire (Cuba Gooding Jr., par ailleurs fils du soulman Cuba Gooding, chante What’s Going On? pour le mariage de Jerry) et dans Presque célèbre, quand le chanteur du groupe Stillwater parle des «wooo» aigus qui font toute la différence dans le deuxième couplet de What’s Happening Brother ? (deuxième chanson de What’s Going On? qui raconte le difficile retour au pays après l’enfer du Vietnam).

Ancien critique pour Rolling Stone, Crowe dira que son grand regret est ne jamais avoir pu interviewer Gaye, sa seule consolation étant l’autographe obtenu par le biais d’un confrère journaliste sur une édition rare de What’s Going On? La rumeur court que son film sera un Presque célèbre 2, qu’il est question d’une rencontre entre la légende et un jeune journaliste.

My Name is Marvin obtient le soutien financier de Sony. Crowe s’est approché de Berry Gordy, légendaire fondateur de la Motown, pour obtenir les droits des chansons du label. Et pourtant, «ce n’est pas le bon moment», déclarait-il à l’été 2011 au site IFC.com. Crowe a-t-il souffert de la compétition entre les différents projets? Ne se sentait-il pas prêt? Le mythe était-il trop imposant? Espérons que ça n’est que partie remise.

En 2008, F. Gary Gray (Le Négociateur, Braquage à l’italienne) a lui l’ambition de raconter la vie entière du chanteur et d’inclure des standards extrêmement coûteux comme Ain’t no Mountain High Enough, I Heard It Through The Grapevine, Let’s Get It On. Mais on a plus de nouvelles de son Marvin depuis un moment.

Craintes de la famille

Le projet le plus marquant et le plus avancé reste celui lié à l’acteur Jesse L. Martin, vu dans la comédie musicale Rent mais surtout dans la série New York, police judiciaire, où il interprète l’inspecteur Eddie Green. A la base, Martin devait jouer dans Sexual Healing (aussi appelé un temps Midnight Love) aux côtés de James Gandolfini, dans le rôle de Freddy Cousaert. Attaboy Films, la société de production de Gandolfini, devait produire le film avec Arclight Films.

Ecrit et réalisé par Lauren Goodman, Sexual Healing s’inspire alors de l’ouvrage Trouble Man – The Life and Death of Marvin Gaye de Steve Turner. Goodman est ensuité évincée, déclarant même un jour en commentaire d’une news publiée sur le site Indiewire:

«Ils n’ont pas UTILISÉ mon scénario. Ils ont “bâtardisé” mon idée.»

En 2011, le projet change de mains. Le britannique Julien Temple, documentariste spécialisé dans la musique et père de Juno Temple, le récupère tandis que Lenny Kravitz obtient le rôle principal, au grand désespoir des fans de Marvin Gaye, de sa sœur Zeola et de son fils Marvin Gaye III, ami d’enfance de Kravitz, qui le dissuade d’incarner son père et le menace même de le poursuivre en justice. Janis Gaye, la deuxième épouse de Marvin, désapprouve elle aussi.

Berry Gordy, indirectement lié aux Gaye, voit également le projet d’un mauvais œil. Il ne veut pas qu’un film sur son ex-beau frère ternisse sa propre réputation –pourtant déjà faite si on considère que la comédie musicale Dreamgirls est un décalque de l’histoire de la Motown et si on se souvient quel âpre négociateur Gordy fut au moment d’établir le contrat de Stevie Wonder pour son mythique double album Songs in the Key of Life.

Kravitz se désiste. Outre les pressions de l’entourage, la production, modeste, quasi-indépendante, aurait refusé ses conditions en termes de salaire et de contrat. Meilleur marché et meilleur acteur, Jesse L. Martin revient mais n’est pas moins harcelé que son prédécesseur. Zeola revient à la charge avec la conviction que «l’histoire est mal écrite», qu’elle donne une mauvaise image de son frère. Elle-même est supposée avoir fait le récit honnête de ce qui s’est passé dans My brother Marvin, un livre devenu une pièce de théâtre chantée puis un documentaire.

EMI, propriétaire des droits de la musique de Marvin Gaye pour la période post-Motown et représentante de Nona Gaye, Marvin Gaye III et Frankie Gaye, donne néanmoins son feu vert. Sexual Healing devient une coproduction entre la Belgique, le Luxembourg et les Etats-Unis, et le nom de Gandolfini n’y est plus associé. Plutôt que d’embrasser toute la vie de Marvin Gaye, le film de Julien Temple (et avant lui, le scénario de Lauren Goodman) a l’excellente idée de se focaliser sur la fin de sa carrière, en insistant tout particulièrement sur son séjour rédempteur à Ostende.

Mais jetterait-on un deuxième mauvais sort à Marvin Gaye? Le tournage est interrompu depuis le printemps dernier, faute de financements: «On a commencé à tourner en étant persuadés que le film allait être fini et que tout le monde être payé. Je me demande si Delux Production [les producteurs luxembourgeois, ndlr] ne se sont pas fait avoir par les exécutifs de Los Angeles. Ils se renvoient tous la balle», explique Géraldine Picron, assistante costumière sur le film.

Dettes et nouveaux fonds

L’investisseur américain s’est retiré du projet. D’après le site luxembourgeois spécialisé PaperJam.lu, qui s’est intéressé à l’affaire, Delux Production doit plus de 2 millions d’euros à l’ensemble des techniciens:

«L’huissier n’en était pas à sa première visite du siège de Delux Production à Roeser mais, mercredi 5 février, les choses se sont corsées avec une vente forcée du matériel et mobilier de bureau de la société de production audiovisuelle de Jimmy de Brabant.»

La société serait aujourd’hui en faillite et aurait contracté une dette auprès du Centre commun de la sécurité sociale d’un montant de 130.000 euros. De nouveaux fonds devaient être levés à l’automne dernier –dans des courriers que nous avons pu consulter, le BNP Paribas Fortis Film Fund s’engageait à hauteur de 4,5 millions d’euros et la société Exodus Entertainment Bancorp, basée à Los Angeles, à hauteur de 9 millions d’euros.

«Certains d’entre nous étaient prêts à travailler gratuitement par amour et admiration pour sa musique, mais tout le monde ne pouvait ou ne voulait pas suivre», confie Géraldine Picron. L’actrice S. Epatha Merkerson (vue également dans New York, police judiciaire), qui devait incarner la mère de Marvin Gaye, a quitté le tournage. Jesse L. Martin est resté mais n’aurait été que partiellement payé.

Idem pour Vicky Krieps, qui incarne Eugenie Vis, la maîtresse hollandaise de Marvin, et sera prochainement à l’affiche du dernier film avec Philip Seymour Hoffman (Un homme très recherché). Elle compare les déboires financiers de Sexual Healing à de la spéculation boursière:

«Je pense à ces films hollywoodiens où il faut beaucoup d’argent pour payer les stars avant même de tourner. Pour Sexual Healing, il faudrait un studio ou beaucoup d’argent privé. Trop de choses ont dû être financées avant le tournage. Pour une petite production européenne, tout cela est trop lourd à porter. C’est dommage car nous avons tourné de très belles choses.»

«Mon billet n’est jamais arrivé»

Pour l’instant, aucune scène n’a été tournée à Ostende, à part quelques plans, en équipe réduite, avec la doublure de Martin qui court sur la plage et sur le port, comme on a pu le voir dans un teaser retiré de YouTube à la demande de la New Nation Film, la société de production de l’américain Vassal Benford, producteur exécutif et compositeur de la bande originale du film. Une vidéo qu’on peut encore visionner sur le site français FunkU.

«Nous avons fait des essayages sur place pour préparer les scènes de concert au Casino. Le lendemain, on nous a dit qu’on devait arrêter parce qu’il n’y avait pas d’argent, même pour payer l’hôtel où nous étions logés», raconte Géraldine Picron. «Nous sommes quand même restés deux semaines, sans défraiement, sans rien, avec l’envie un peu folle de tourner des scènes à l’arrache, caméra à l’épaule. Jesse L. Martin voulait jouer dans la rue pour gagner de l’argent. Il plaisantait bien sûr, mais cela disait son investissement. Il était resté avec l’équipe alors qu’on était à l’arrêt.»

Vicky Krieps confirme:

«J’avais des journées de tournage prévues à Ostende. J’attendais mon billet pour me rendre là-bas alors que je tournais un autre film à Budapest. Il n’est jamais arrivé.»

Il y a bien eu quelques idées de sauvetage. Le tournage aurait pu se poursuivre en Angleterre mais, à part Julien Temple, son assistant réalisateur et Géraldine Picron, qui venaient de Londres, tous les autres venaient du Luxembourg et de la Belgique. «C’est pas juste. Tu peux pas nous laisser tomber», aurait-on dit à Temple.

«Pour mettre en place une autre société de production, il aurait fallu que Vassal Benford se retire du projet», explique Géraldine Picron. Mais alors, quel aura été son investissement, humain, artistique et financier, si le film est à l’arrêt? «On m’a noté le numéro de la fille de Stanley Kubrick sur un bout de papier», confie Krieps. «Je n’ai pas osé l’appeler. Je ne la connais pas. Qu’est-ce que je pouvais en faire? Qu’aurait-elle bien pu faire?»

Une petite moitié mise en boîte

Sexual Healing est trop avancé pour ne pas voir le jour –ce serait du gâchis. D’après Armando Medina, doublure de Jesse L. Martin, Dwight Henry (le père de Quvenzhané Wallis dans Les bêtes du Sud sauvage, 12 Years a Slave) «a quitté le plateau sous les applaudissements». C’est lui qui prête ses traits à Marvin Gaye Sr. Ce qui veut dire que la mort de Marvin est dans la boîte ainsi que les souvenirs d’enfance mêlant prêches, transe gospel et pipis au lit punis à coups de ceinturon.
Medina certifie que la remise des deux Grammy Awards pour Midnight Love a été tournée. Restaient à mettre en boîte, d’après Géraldine Picron, une petite moitié du film: les concerts donnés à Ostende, l’annonce de la disparition de Marvin à la famille Cousaert, le Star Spangled Banner chanté en 1983 lors du traditionnel All-Star Game organisé par la NBA (elle aurait dû/devrait être tournée à Londres), quelques scènes de sa vie dépravée à Londres, un show au Royal Albert Hall.

Impossible d’en savoir plus. Jimmy de Brabant n’a pas donné suite à nos sollicitations, de même que les représentants syndicaux luxembourgeois, qui ont déclaré que «pour l’instant et vu la situation, il est encore trop tôt» pour s’exprimer «afin de donner toutes les chances à la production d’essayer de terminer ce film».
Il est tout de même étonnant que l’Amérique ne prenne pas part à la commémoration. Hollywood se réserve-t-elle pour un autre projet, qu’elle jugerait meilleur, moins polémique ou sombre quant à ce qui est dit et montré de la vie de Marvin Gaye? Remake d’Ostende: ce sont encore les Européens qui font de l’artiste et de sa musique un objet de cinéma.
Une fois le lien rompu avec la Motown, Marvin signa avec CBS pour 2 millions de dollars et fit un come-back triomphal. La production de Sexual Healing va-t-elle trouver son CBS?

Nathan Reneaud

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SOURCE: http://m.slate.fr

Ce pourrait être un passage de la Bible, une redite d’Abraham obéissant à l’ordre divin de sacrifier son fils Isaac. Sauf qu’aucun ange ne passe pour empêcher le passage à l’acte.

Le 1er avril 1984, il y a tout juste trente ans, le chanteur Marvin Gaye meurt de deux balles de revolver dans la poitrine, la veille de ses 45 ans. L’homme qui lui a ôté la vie n’est autre que son géniteur et homonyme Marvin Gaye Sr., un pasteur pentecôtiste qui a le goût du travestissement et se fait craindre de sa progéniture en répétant cette phrase tristement prophétique: «I brought you into this world and I will take you out» («Je vous ai amenés dans ce monde. Je vais vous en faire partir»).

«Prince de la Motown», auteur d’un des albums sans lesquels la soul music ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui (What’s Going On’), Marvin Jr. est mort à cause d’une dispute entre son père et sa mère Alberta, lors de laquelle il prend le parti de la seconde. Les deux hommes en viennent aux mains: le père dégaine le calibre 38 que son fils lui a offert à Noël et tire un premier coup, puis un second à bout portant.

Célébré dans les années qui ont suivi par ses confrères de la Motown (les Commodores, Diana Ross, Stevie Wonder) puis par les rappeurs (2Pac, Kanye West, Drake, MosDef) et chanteurs de R’n’B (R. Kelly), Marvin Gaye reste encore relativement oublié du cinéma. Exceptions: le Jungle Fever de Spike Lee (1991), où Samuel L. Jackson joue Gator Purify, un fumeur de crack assassiné par son père d’une balle dans le ventre et qui meurt dans les bras de sa mère, et le précieux Transit Ostende, retitré Remembering Marvin Gaye dans sa version rallongée de moitié.

On doit ces derniers au cinéaste belge Richard Olivier, également l’auteur de la biographie romancée L’ami ostendais de Marvin Gaye. Olivier a réalisé un biopic en temps réel, avec la star dans son propre rôle. On appelle aussi ça un documentaire.

Après s’être enfui à Hawaï avec son fils et essayé «de se tuer en ingérant presque trente grammes de cocaïne pure en moins d’une heure», après une vie dissolue à Londres, où il se repaît de drogue et de sexe pour oublier sa double rupture avec la Motown et la jeune Janis Hunter, Marvin Gaye y apparaît en transit à Ostende grâce à un fan, Freddie Cousaert. Il fait du jogging sur la plage avec son nouvel ami comme dans un Rocky, chante du gospel dans les églises et la Marseillaise dans les cafés, arrête la coke mais continue la fumette. Dans une scène mémorable, il interprète seul au piano Come Get To This et Distant Lover, deux titres extraits de l’album Let’s Get It On.

«Ce n’est pas le bon moment»

En revanche, aucun des trois projets de fiction annoncés jusqu’ici n’a abouti.

En 2006, l’excellent Cameron Crowe annonce qu’il travaille à l’écriture de My Name is Marvin avec Will Smith dans le rôle principal, avant que celui-ci ne se désiste et ne soit remplacé par Terrence Howard, également chanteur de soul. L’amour de Crowe pour la musique de Marvin Gaye remonte à l’adolescence et transparaît dans Jerry Maguire (Cuba Gooding Jr., par ailleurs fils du soulman Cuba Gooding, chante What’s Going On? pour le mariage de Jerry) et dans Presque célèbre, quand le chanteur du groupe Stillwater parle des «wooo» aigus qui font toute la différence dans le deuxième couplet de What’s Happening Brother ? (deuxième chanson de What’s Going On? qui raconte le difficile retour au pays après l’enfer du Vietnam).

Ancien critique pour Rolling Stone, Crowe dira que son grand regret est ne jamais avoir pu interviewer Gaye, sa seule consolation étant l’autographe obtenu par le biais d’un confrère journaliste sur une édition rare de What’s Going On? La rumeur court que son film sera un Presque célèbre 2, qu’il est question d’une rencontre entre la légende et un jeune journaliste.

My Name is Marvin obtient le soutien financier de Sony. Crowe s’est approché de Berry Gordy, légendaire fondateur de la Motown, pour obtenir les droits des chansons du label. Et pourtant, «ce n’est pas le bon moment», déclarait-il à l’été 2011 au site IFC.com. Crowe a-t-il souffert de la compétition entre les différents projets? Ne se sentait-il pas prêt? Le mythe était-il trop imposant? Espérons que ça n’est que partie remise.

En 2008, F. Gary Gray (Le Négociateur, Braquage à l’italienne) a lui l’ambition de raconter la vie entière du chanteur et d’inclure des standards extrêmement coûteux comme Ain’t no Mountain High Enough, I Heard It Through The Grapevine, Let’s Get It On. Mais on a plus de nouvelles de son Marvin depuis un moment.

Craintes de la famille

Le projet le plus marquant et le plus avancé reste celui lié à l’acteur Jesse L. Martin, vu dans la comédie musicale Rent mais surtout dans la série New York, police judiciaire, où il interprète l’inspecteur Eddie Green. A la base, Martin devait jouer dans Sexual Healing (aussi appelé un temps Midnight Love) aux côtés de James Gandolfini, dans le rôle de Freddy Cousaert. Attaboy Films, la société de production de Gandolfini, devait produire le film avec Arclight Films.

Ecrit et réalisé par Lauren Goodman, Sexual Healing s’inspire alors de l’ouvrage Trouble Man – The Life and Death of Marvin Gaye de Steve Turner. Goodman est ensuité évincée, déclarant même un jour en commentaire d’une news publiée sur le site Indiewire:

«Ils n’ont pas UTILISÉ mon scénario. Ils ont “bâtardisé” mon idée.»

En 2011, le projet change de mains. Le britannique Julien Temple, documentariste spécialisé dans la musique et père de Juno Temple, le récupère tandis que Lenny Kravitz obtient le rôle principal, au grand désespoir des fans de Marvin Gaye, de sa sœur Zeola et de son fils Marvin Gaye III, ami d’enfance de Kravitz, qui le dissuade d’incarner son père et le menace même de le poursuivre en justice. Janis Gaye, la deuxième épouse de Marvin, désapprouve elle aussi.

Berry Gordy, indirectement lié aux Gaye, voit également le projet d’un mauvais œil. Il ne veut pas qu’un film sur son ex-beau frère ternisse sa propre réputation –pourtant déjà faite si on considère que la comédie musicale Dreamgirls est un décalque de l’histoire de la Motown et si on se souvient quel âpre négociateur Gordy fut au moment d’établir le contrat de Stevie Wonder pour son mythique double album Songs in the Key of Life.

Kravitz se désiste. Outre les pressions de l’entourage, la production, modeste, quasi-indépendante, aurait refusé ses conditions en termes de salaire et de contrat. Meilleur marché et meilleur acteur, Jesse L. Martin revient mais n’est pas moins harcelé que son prédécesseur. Zeola revient à la charge avec la conviction que «l’histoire est mal écrite», qu’elle donne une mauvaise image de son frère. Elle-même est supposée avoir fait le récit honnête de ce qui s’est passé dans My brother Marvin, un livre devenu une pièce de théâtre chantée puis un documentaire.

EMI, propriétaire des droits de la musique de Marvin Gaye pour la période post-Motown et représentante de Nona Gaye, Marvin Gaye III et Frankie Gaye, donne néanmoins son feu vert. Sexual Healing devient une coproduction entre la Belgique, le Luxembourg et les Etats-Unis, et le nom de Gandolfini n’y est plus associé. Plutôt que d’embrasser toute la vie de Marvin Gaye, le film de Julien Temple (et avant lui, le scénario de Lauren Goodman) a l’excellente idée de se focaliser sur la fin de sa carrière, en insistant tout particulièrement sur son séjour rédempteur à Ostende.

Mais jetterait-on un deuxième mauvais sort à Marvin Gaye? Le tournage est interrompu depuis le printemps dernier, faute de financements: «On a commencé à tourner en étant persuadés que le film allait être fini et que tout le monde être payé. Je me demande si Delux Production [les producteurs luxembourgeois, ndlr] ne se sont pas fait avoir par les exécutifs de Los Angeles. Ils se renvoient tous la balle», explique Géraldine Picron, assistante costumière sur le film.

Dettes et nouveaux fonds

L’investisseur américain s’est retiré du projet. D’après le site luxembourgeois spécialisé PaperJam.lu, qui s’est intéressé à l’affaire, Delux Production doit plus de 2 millions d’euros à l’ensemble des techniciens:

«L’huissier n’en était pas à sa première visite du siège de Delux Production à Roeser mais, mercredi 5 février, les choses se sont corsées avec une vente forcée du matériel et mobilier de bureau de la société de production audiovisuelle de Jimmy de Brabant.»

La société serait aujourd’hui en faillite et aurait contracté une dette auprès du Centre commun de la sécurité sociale d’un montant de 130.000 euros. De nouveaux fonds devaient être levés à l’automne dernier –dans des courriers que nous avons pu consulter, le BNP Paribas Fortis Film Fund s’engageait à hauteur de 4,5 millions d’euros et la société Exodus Entertainment Bancorp, basée à Los Angeles, à hauteur de 9 millions d’euros.

«Certains d’entre nous étaient prêts à travailler gratuitement par amour et admiration pour sa musique, mais tout le monde ne pouvait ou ne voulait pas suivre», confie Géraldine Picron. L’actrice S. Epatha Merkerson (vue également dans New York, police judiciaire), qui devait incarner la mère de Marvin Gaye, a quitté le tournage. Jesse L. Martin est resté mais n’aurait été que partiellement payé.

Idem pour Vicky Krieps, qui incarne Eugenie Vis, la maîtresse hollandaise de Marvin, et sera prochainement à l’affiche du dernier film avec Philip Seymour Hoffman (Un homme très recherché). Elle compare les déboires financiers de Sexual Healing à de la spéculation boursière:

«Je pense à ces films hollywoodiens où il faut beaucoup d’argent pour payer les stars avant même de tourner. Pour Sexual Healing, il faudrait un studio ou beaucoup d’argent privé. Trop de choses ont dû être financées avant le tournage. Pour une petite production européenne, tout cela est trop lourd à porter. C’est dommage car nous avons tourné de très belles choses.»

«Mon billet n’est jamais arrivé»

Pour l’instant, aucune scène n’a été tournée à Ostende, à part quelques plans, en équipe réduite, avec la doublure de Martin qui court sur la plage et sur le port, comme on a pu le voir dans un teaser retiré de YouTube à la demande de la New Nation Film, la société de production de l’américain Vassal Benford, producteur exécutif et compositeur de la bande originale du film. Une vidéo qu’on peut encore visionner sur le site français FunkU.

«Nous avons fait des essayages sur place pour préparer les scènes de concert au Casino. Le lendemain, on nous a dit qu’on devait arrêter parce qu’il n’y avait pas d’argent, même pour payer l’hôtel où nous étions logés», raconte Géraldine Picron. «Nous sommes quand même restés deux semaines, sans défraiement, sans rien, avec l’envie un peu folle de tourner des scènes à l’arrache, caméra à l’épaule. Jesse L. Martin voulait jouer dans la rue pour gagner de l’argent. Il plaisantait bien sûr, mais cela disait son investissement. Il était resté avec l’équipe alors qu’on était à l’arrêt.»

Vicky Krieps confirme:

«J’avais des journées de tournage prévues à Ostende. J’attendais mon billet pour me rendre là-bas alors que je tournais un autre film à Budapest. Il n’est jamais arrivé.»

Il y a bien eu quelques idées de sauvetage. Le tournage aurait pu se poursuivre en Angleterre mais, à part Julien Temple, son assistant réalisateur et Géraldine Picron, qui venaient de Londres, tous les autres venaient du Luxembourg et de la Belgique. «C’est pas juste. Tu peux pas nous laisser tomber», aurait-on dit à Temple.

«Pour mettre en place une autre société de production, il aurait fallu que Vassal Benford se retire du projet», explique Géraldine Picron. Mais alors, quel aura été son investissement, humain, artistique et financier, si le film est à l’arrêt? «On m’a noté le numéro de la fille de Stanley Kubrick sur un bout de papier», confie Krieps. «Je n’ai pas osé l’appeler. Je ne la connais pas. Qu’est-ce que je pouvais en faire? Qu’aurait-elle bien pu faire?»

Une petite moitié mise en boîte

Sexual Healing est trop avancé pour ne pas voir le jour –ce serait du gâchis. D’après Armando Medina, doublure de Jesse L. Martin, Dwight Henry (le père de Quvenzhané Wallis dans Les bêtes du Sud sauvage, 12 Years a Slave) «a quitté le plateau sous les applaudissements». C’est lui qui prête ses traits à Marvin Gaye Sr. Ce qui veut dire que la mort de Marvin est dans la boîte ainsi que les souvenirs d’enfance mêlant prêches, transe gospel et pipis au lit punis à coups de ceinturon.
Medina certifie que la remise des deux Grammy Awards pour Midnight Love a été tournée. Restaient à mettre en boîte, d’après Géraldine Picron, une petite moitié du film: les concerts donnés à Ostende, l’annonce de la disparition de Marvin à la famille Cousaert, le Star Spangled Banner chanté en 1983 lors du traditionnel All-Star Game organisé par la NBA (elle aurait dû/devrait être tournée à Londres), quelques scènes de sa vie dépravée à Londres, un show au Royal Albert Hall.

Impossible d’en savoir plus. Jimmy de Brabant n’a pas donné suite à nos sollicitations, de même que les représentants syndicaux luxembourgeois, qui ont déclaré que «pour l’instant et vu la situation, il est encore trop tôt» pour s’exprimer «afin de donner toutes les chances à la production d’essayer de terminer ce film».
Il est tout de même étonnant que l’Amérique ne prenne pas part à la commémoration. Hollywood se réserve-t-elle pour un autre projet, qu’elle jugerait meilleur, moins polémique ou sombre quant à ce qui est dit et montré de la vie de Marvin Gaye? Remake d’Ostende: ce sont encore les Européens qui font de l’artiste et de sa musique un objet de cinéma.
Une fois le lien rompu avec la Motown, Marvin signa avec CBS pour 2 millions de dollars et fit un come-back triomphal. La production de Sexual Healing va-t-elle trouver son CBS?

Nathan Reneaud

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