Feb 01 2015

A la croisée des chemins

Published by at 01:57 under Lucil Film,Reviews

SOURCE: http://www.wort.lu

PAR MARIE-LAURE ROLLAND

L’histoire se déroule dans l’un de ces no man’s land luxembourgeois qui ont proliféré dans nos campagnes ces dernières années. Une cité dortoir où les constructions sans âme, qui poussent comme des champignons, sonnent le glas du village. C’est là que vit Flëpp (Max Thommes) avec sa mère Sophie (Myriam Muller). Un garçon étrange et solitaire. On le découvre à la nuit tombée dans l’une de ses occupations favorites: ramasser les cadavres d’animaux écrasés sur la route et leur offrir une dernière sépulture en les brûlant dans la forêt.

Dans la journée, Flëpp aide sa mère à tenir la petite alimentation du village. Un lieu hors du temps où les clients se font rares. La plupart ont déserté la boutique pour s’approvisionner au supermarché voisin. Sophie, elle, n’entend pas céder son territoire au promoteur qui rode (Jules Werner). Son commerce est pour elle une sorte de sanctuaire, un prolongement d’elle-même, son «âme». Ce que l’on comprend vite, c’est qu’il s’agit aussi d’un lieu où elle règne en maîtresse sur son fils unique Flëpp, alternant crises d’hystérie et marques de tendresse un peu trop appuyées. Des scènes qui installent un climat malsain entre ces deux personnages.

Flëpp en a-t-il conscience? Pas vraiment. Sauf à travers le regard des autres. Que ce soit celui d’une vieille cliente qui tente de le protéger des excès de sa mère (Christiane Rausch). Ou encore celui de Leena (Maja Juric), une jeune fille d’origine bosniaque qui se planque dans son village (elle ne dira pas pourquoi) et dont il tombe amoureux.

Un élément perturbateur

Leena est le contraire de Flëpp. Elle est libre, insolente, fantasque, fauchée, aventureuse. Elle n’a apparemment aucune attache. Flëpp est subjugué. Lui toujours aux ordres, toujours soumis à cette mère qu’il aime mais qui l’étouffe, lui qui s’apprête à suivre docilement la voie qu’on a tracée pour lui, voilà qu’il imagine une porte de sortie. Pour l’amour de Leena, il est prêt à s’émanciper. Encore va-t-il devoir affronter les foudres, menaces et chantages affectifs de sa mère.

On peut regretter que Jacques Molitor soit resté dans une veine relativement conventionnelle pour réaliser ce film. Beaucoup auront sans doute à l’esprit les films débridés et brillants de Xavier Dolan, ce jeune Mozart du cinéma canadien (il n’a que 25 ans) qui explore avec une maturité stupéfiante les questions des relations filiales. Le film de Jacques Molitor est beaucoup plus retenu et son scénario relativement attendu (un élément perturbateur va permettre de dénouer une situation). On se demande aussi pourquoi le réalisateur – qui co-signe le scénario avec Eric Lamhène – a souligné avec insistance certains détails symboliques (le sang menstruel, l’eau purificatrice, le rite sacrificiel des animaux, l’histoire de l’albatros) qui donnent l’impression de prendre le spectateur par la main, comme s’il était incapable de s’y retrouver tout seul.

Malgré ces défauts de jeunesse, l’histoire de Flëpp parvient à nous toucher grâce à l’interprétation juste et sensible de Max Thommes (que l’on avait vu dans la série «Weemseesdet» et qui signe là son premier grand rôle) et de Marja Juric. Jacques Molitor a incontestablement des qualités de direction d’acteurs. On retiendra aussi les très belles images signées Jean-Louis Schuller, dont la réputation n’est plus à faire.

En arrière-plan de ce drame social se dessinent aussi les mutations du tissu économique et social luxembourgeois, symbolisées par les constructions qui défigurent l’environnement mais aussi l’arrivée dans ce lieu d’une jeune femme venue de Bosnie.

Drame (Luxembourg 2015). Réalisation: Jacques Molitor. Avec Max Thommes, Myriam Muller, Maja Juric, Jules Werner, Christiane Rausch. Scénario: Jacques Molitor, Eric Lamhène. Image: Jean-Louis Schuller. Musique: Wrong Men North. 100 minutes. (A partir de 12 ans)

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SOURCE: http://www.wort.lu

PAR MARIE-LAURE ROLLAND

L’histoire se déroule dans l’un de ces no man’s land luxembourgeois qui ont proliféré dans nos campagnes ces dernières années. Une cité dortoir où les constructions sans âme, qui poussent comme des champignons, sonnent le glas du village. C’est là que vit Flëpp (Max Thommes) avec sa mère Sophie (Myriam Muller). Un garçon étrange et solitaire. On le découvre à la nuit tombée dans l’une de ses occupations favorites: ramasser les cadavres d’animaux écrasés sur la route et leur offrir une dernière sépulture en les brûlant dans la forêt.

Dans la journée, Flëpp aide sa mère à tenir la petite alimentation du village. Un lieu hors du temps où les clients se font rares. La plupart ont déserté la boutique pour s’approvisionner au supermarché voisin. Sophie, elle, n’entend pas céder son territoire au promoteur qui rode (Jules Werner). Son commerce est pour elle une sorte de sanctuaire, un prolongement d’elle-même, son «âme». Ce que l’on comprend vite, c’est qu’il s’agit aussi d’un lieu où elle règne en maîtresse sur son fils unique Flëpp, alternant crises d’hystérie et marques de tendresse un peu trop appuyées. Des scènes qui installent un climat malsain entre ces deux personnages.

Flëpp en a-t-il conscience? Pas vraiment. Sauf à travers le regard des autres. Que ce soit celui d’une vieille cliente qui tente de le protéger des excès de sa mère (Christiane Rausch). Ou encore celui de Leena (Maja Juric), une jeune fille d’origine bosniaque qui se planque dans son village (elle ne dira pas pourquoi) et dont il tombe amoureux.

Un élément perturbateur

Leena est le contraire de Flëpp. Elle est libre, insolente, fantasque, fauchée, aventureuse. Elle n’a apparemment aucune attache. Flëpp est subjugué. Lui toujours aux ordres, toujours soumis à cette mère qu’il aime mais qui l’étouffe, lui qui s’apprête à suivre docilement la voie qu’on a tracée pour lui, voilà qu’il imagine une porte de sortie. Pour l’amour de Leena, il est prêt à s’émanciper. Encore va-t-il devoir affronter les foudres, menaces et chantages affectifs de sa mère.

On peut regretter que Jacques Molitor soit resté dans une veine relativement conventionnelle pour réaliser ce film. Beaucoup auront sans doute à l’esprit les films débridés et brillants de Xavier Dolan, ce jeune Mozart du cinéma canadien (il n’a que 25 ans) qui explore avec une maturité stupéfiante les questions des relations filiales. Le film de Jacques Molitor est beaucoup plus retenu et son scénario relativement attendu (un élément perturbateur va permettre de dénouer une situation). On se demande aussi pourquoi le réalisateur – qui co-signe le scénario avec Eric Lamhène – a souligné avec insistance certains détails symboliques (le sang menstruel, l’eau purificatrice, le rite sacrificiel des animaux, l’histoire de l’albatros) qui donnent l’impression de prendre le spectateur par la main, comme s’il était incapable de s’y retrouver tout seul.

Malgré ces défauts de jeunesse, l’histoire de Flëpp parvient à nous toucher grâce à l’interprétation juste et sensible de Max Thommes (que l’on avait vu dans la série «Weemseesdet» et qui signe là son premier grand rôle) et de Marja Juric. Jacques Molitor a incontestablement des qualités de direction d’acteurs. On retiendra aussi les très belles images signées Jean-Louis Schuller, dont la réputation n’est plus à faire.

En arrière-plan de ce drame social se dessinent aussi les mutations du tissu économique et social luxembourgeois, symbolisées par les constructions qui défigurent l’environnement mais aussi l’arrivée dans ce lieu d’une jeune femme venue de Bosnie.

Drame (Luxembourg 2015). Réalisation: Jacques Molitor. Avec Max Thommes, Myriam Muller, Maja Juric, Jules Werner, Christiane Rausch. Scénario: Jacques Molitor, Eric Lamhène. Image: Jean-Louis Schuller. Musique: Wrong Men North. 100 minutes. (A partir de 12 ans)

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