Mar 15 2014

Zinnemaskritik: Soirée courts-métrages Discovery Zone festival 2014

Published by at 01:20 under Discovery Zone,Reviews

SOURCE: http://zinnemaskritik.wordpress.com

Petite remarque préliminaire: les auteurs de ce blog ont tous les deux collaboré à certains des courts-métrages présentés lors de la soirée spéciale du lundi 3 mars. En faire la critique et prétendre à l’objectivité serait, avec la meilleure des volontés, illusoire, voir mensonger. Mais le regard biaisé peut parfois aussi être un avantage: au lieu de professer du haut de ma chaire, je parlerai ici, comme simple spectateur, de mes impressions, forcément subjectives, des films projetés.
Naturellement, la soirée fut mise en lumière de façon plus prononcée avec le succès de “M. Hublot” la veille lors de la remise des fameux ‘Oscars’, film rondement mené, doté d’une inventivité visuelle inspirée et au récit gentil qui n’a finalement que pu plaire aux membres de l’Academy. Petite note en passant, l’image de ce court-métrage à été, à mon humble avis, terni lors des tractations “nationalisantes” autour du film. Qu’il s’agisse de la reconnaissance d’un système de production ou d’un paysage cinématographique national, calmez toujours vos ardeurs verbales en considérant ceci: le succès de ce film repose essentiellement sur le fait qu’il ressemble aux productions américaines aux grandes heures de Pixar. C’est tout à l’honneur de ses réalisateurs de talent, mais n’apporte rien à un débat par trop identitaire.

Mais passons au programme initialement prévu de la soirée. La sélection fut variée et illustre de prime abord un phénomène intéressant, à savoir la volonté des cinéastes de ce concentrer d’avantage sur des histoires et des personnages que de faire des films “à idées”. Et pour ce faire ils disposent d’une belle brochette d’acteurs qui, j’y reviendrai par la suite, donnent peut-être quelques unes de leurs meilleurs performances.

“Elderly Spring” fut, en quelque sorte, le film d’ouverture. Le titre est ozu-esque, et plus d’une fois le rythme de progression de l’action fait penser au grand maître japonais. Là s’arrête aussi la similitude. Pierre Hansen est certainement le réalisateur aux idées de scénario les plus originales du Luxembourg en ce moment, mais il s’essouffle trop vite. Superbe trouvaille que celle de ces “Rosinenbomber” qui parachutent des gadgets de mobilité de plus en plus farfelus aux personnes âgées (qui semblent par ailleurs être les seuls résidents du quartier que le film nous fait découvrir). Loin de se satisfaire du simple gag, Hansen se sert de cette prémisse pour traduire toute une volonté de vie et de jeunesse dans les magnifiques traits de son protagoniste Willy et dans le désespoir grandissant de sa garde, qui le sent s’échappant de ce seul lien qui les lie véritablement, la dépendance. Il est dommage que le réalisateur se fixe si longtemps sur sa scène finale. Le charme créé par la lente dynamique du film qui montre l’éloignement progressif des personnages est rompu par la scène du torchon mouillé, trop étendue, jusqu’à aplatir son gag visuel final, sentiment que semble avoir été partagé par une bonne partie du public.

”Antoine”, le film suivant, est certainement le film le plus émouvant montré au cours de la soirée. Comment ne pas être touché par le jeu des émotions de Schlechter et Putz, elle dans sa douce transition de l’impatience au deuil, puis à l’espoir, lui dans son amour docile pour son épouse, décidé stoïquement à la maintenir envers et contre tout dans une fiction afin de lui épargner la plus horrible des nouvelles pour une mère – la mort du fils. Les spectateurs furent cependant légèrement irrités vers le milieu du film: ils n’eurent pas le temps de mémoriser le visage du facteur, trop ressemblant à celui du fils sur les photos, dans la scène de la remise des fausses lettres par le père. Ils le prirent pour le fils Antoine, idée corroborée par le fait que les parents discutent, plus tôt dans le film, un éloignement affectif. Cela relève sans doute d’une mégarde de la mise-en-scène, mais un public n’aime pas se sentir dupé, surtout en matière de sentiments. La scène finale est très belle; permettez-moi un bémol personnel cependant. J’aurais aimé voir un plan qui montre les deux protagonistes ensemble, répartis de façon égale dans l’image. Les coupes des gros-plans des visages aux mains et vice-versa me firent violence et on aurait gagné tellement en élancement, en émotion si la mise-en-scène avait pris du recul pour filmer le couple en un plan large unique nous permettant de sentir en entier la douleur physique des personnages. Sans crier pour autant le titre de Bazin “Montage Interdit”, je crois sincèrement que c’eût été l’image qui aurait fait pleurer.

Que dire du film suivant, “Asta”, début de réalisateur d’Olivier Koos? Le film fut projeté dans la version montée, mais en l’absence des voix off, lorsque le réalisateur m’approcha afin de l’aider à clarifier certains points obscurs de l’histoire. On voit le problème; comment critiquer un film sur lequel on a soi-même travaillé, ne serait-ce que marginalement? Je vous relaterai donc principalement le travail effectué; en ce qui concerne le film, vous en serez juge par vous-même.
Ainsi donc, le film projeté était celui qui me fut montré en octobre dernier, en gros un mois avant la date butoir pour l’inscription du film au “Letzebuerger Filmpräiss”. Il n’avait alors pas la voix du protagoniste surimposée, et l’histoire présentait des difficultés de compréhension dues à trop de pages du scénario coupées lors du tournage, fait que j’impute très volontiers à une mauvaise gestion de la part du producteur. On peinait à saisir les motivations internes des protagonistes, comme tout le personnage de la prétendue Asta Nielson (même cet élément pourtant essentiel avait été coupé) restait un mystère. Il fallut donc réincorporer l’information contenue dans les scènes manquantes, ce que je proposais de faire au moyen de la voix off, technique qui s’apparente à l’esprit du film, qui, lui, s’inspire visuellement des films des années cinquante évoquant les années vingt, et permettait surtout de “réparer” le récit dans le court temps de travail dont nous disposions. Si le résultat n’est certes pas impressionnant, la collaboration avec Olivier Koos nous a permis de faire fonctionner le drame du film de façon claire, peut-être quelque peu vieillotte, mais classique.
Quant à la mise-en-scène du film, la réputation de Koos en matière d’images n’est plus à faire – regardez la qualité permanente et progressive de ses images, de “Kurze Nacht” et “Heemwéi” en 2008 à aujourd’hui. Il a, dans le choix de ses cadrages, mieux compris l’essence du récit que, me semble-t-il, son scénariste officiel, Neuman. J’ai hâte de voir le prochain projet de Koos en tant que réalisateur, et j’espère qu’on lui attribuera d’office un vrai scénariste avec lequel il pourra développer son talent au maximum.

Changement de registre pour le prochain film, “Serena”, court-métrage qui avait toutes les chances d’être le film le plus abouti de la soirée. Mais ici aussi, le projet pèche par son scénario, où construction narrative artificielle semble confondu avec rythme et progression. Le montage en flashback est pour moi révélateur du manque de naturalisme des personnages et des situations: il n’y a pas vraiment de crédibilité psychologique qui motive les protagonistes; la fuite en avant avec ces sautes artificielles dans le récit semble vouloir pallier ce défaut essentiel. Ce manque me semble d’autant plus grave que le reste du film se veut réaliste et tombe alors pour son final dans une ambiance de mélodrame et de justice manichéenne décevant. Les jeunes acteurs pourtant, et je mentionnerai surtout Jules Waringo et Etienne Halsdorf, sont excellents et promis à un bel avenir dans une carrière d’acteur. Mais si on croit à leur performance en tant que jeunes trop “friqués”, on a du mal à avaler cette soudaine explosion de violence. Le spectateur se dit plutôt que des jeunes comme ceux-là, il les a rencontrés dans toutes les boîtes de nuit et que eux seraient d’abord les victimes de leur caractère poltron. Pourquoi ne pas avoir monté le film en récit linéaire? Je ne sais pas si les personnages n’y gagneraient pas en profondeur parce que le public pourrait vivre avec eux la progression de la violence? Le metteur-en-scène aurait dû avoir plus confiance en son récit et ses acteurs. Car tous la méritaient.

“Das Vermächtnis” fut une agréable surprise; en effet le titre m’avait fait craindre un “Lehrstück” lourd et pompeux. Mais le film de Yasin Özen, basé sur un scénario de mon collègue de blog Steve Hoegener, et dont on ressent ici bien ses lectures, entre autres, du romancier Christian Kracht, est d’une légèreté rafraîchissante. La tendance à faire passer les scénarii dans divers workshops a peut-être eu comme résultat de trop aplatir le récit, et le réalisateur préfère, mais je ne lui en ferai pas un tort, jouer la carte de la sécurité narrative. L’image finale d’Erik sortant du bunker aurait sans doute eu plus d’intensité sans les scènes de milieu du film dans lesquelles le protagoniste déambule dans la ville déserte; il aurait juste fallu trouver un autre moyen de faire découvrir le caméscope, élément-clé de l’histoire.
L’idée originale des auteurs est de ne pas faire d’Erik un personnage tragique. On est tenté de le prendre pour un simplet, mais sa naïveté est peut-être dû à son isolement ou à une résignation heureuse. Luc Spada campe avec une retenue subtile un personnage touchant dénué de toute ironie, qui accepte l’extinction de la race humaine, mais tient à enregistrer en son nom un dernier message. Les prouesses humaines sont évoquées avec un humour tendre; ne citons par exemple que l’explication hilarante de l’origine de la Tour Eiffel. Mais n’oublions pas de mentionner le seul autre personnage du film, interprété par un Marc Sascha Migge qui sait s’approprier l’image dès qu’il y apparaît. On est tenté de suggérer un “prequel” qui raconterait son histoire…

Luc Spada eut encore une deuxième apparition au cours de la soirée, ensemble avec Laurence Streitz, dans “The Wrong Place” de Ben Andrews, film court par rapport aux autres contributions. Heureusement d’ailleurs, pas que le film est mauvais, mais parce que l’intrigue est mince. L’approche vidéo-clip permet quelques trouvailles visuelles intéressantes, mais c’est particulièrement Streitz qui brille ici, tout en nuances, alors que Spada est bien plus fade que dans “Das Vermächtnis”. Qu’à cela ne tienne, le film n’est pas ennuyeux, possède une dynamique décalée qui lui est propre, et les huit minutes que dure le film passent comme quatre. Je suis curieux de voir ce que pourrait accomplir Andrews avec le concours d’un bon scénariste.

Il y aura toujours une place privilégiée dans mon cœur pour les films d’animation; et en amateur d’Edgar Allan Poe, j’ai presque forcément apprécié “The facts in the case of Mr Valdemar”, tant au niveau de la transposition du texte original que de l’esthétique “comic book” du film. Les réalisateurs ont en effet apporté un soin détaillé à l’image afin de ne pas juste créer un style se réferant, tel une imitation ou une copie, à la bande dessinée américaine du genre DC Comics ou Marvel, mais de garder l’essence même du dessin et de l’animer. C’est une vrai comic book qui a pris vie, à travers lequel souffle l’atmosphère lugubre et passionnante de Poe, accompagné de la voix mémorable de Julian Sands en savant aux traits de Vincent Price. Raoul Garcia, le réalisateur, n’est peut-être pas un nouveau venu de l’animation, mais prouve bien qu’il n’y a pas d’âge pour s’aventurer dans des projets originaux.

Si les organisateurs du festival pensaient garder le meilleur pour la fin, ils ont commis une énorme erreur de jugement. Car le film d’Anne Simon, “D. A reproduction”, fut de loin la plus grosse déception de toute la séance. Malgré un casting qui comporte quelques noms connus de la scène luxembourgeoise et un texte d’origine célébrissime, ce film est tout simplement raté. D’abord en matière de cinématographie. Les gimmicks de mouvements d’appareil et un montage saccadé ne peuvent rien cacher du fait qu’il s’agit banalement de théâtre filmé, le tout de surcroît sans saveur et avec d’innombrables répétitions. A croire que la réalisatrice ne soupçonne pas la différence essentielle du cadre au théâtre et au cinéma. Si au moins elle nous amusait un temps, soit par quelques idées visuelles intéressantes, mais elle se cloître dans une imagerie très “m’a tu vu”, et incroyablement agaçante dans ce film sans articulation. Mais le plus gros défaut est l’insupportable condescendance de la réalisatrice envers le public, qu’elle semble sous-estimer de toute part. Sa “grande” métaphore du personnage de Sir Henry (et c’est de loin de plus intéressant du film) en tant que Méphistophélès est prévisible dès son apparition; mais elle enfonce le clou avec la dentition artificielle de l’acteur, ses insipides allusions au “Pudels Kern” de Goethe et ses élucubrations sur le droit en art qui n’en finissent pas de tourner en rond. Nous prend-elle donc pour les niais sans culture, alors que la moyenne de ses spectateurs a déjà rencontré les textes dont elle se sert au lycée? Voilà l’exemple type de ces films “à idées”, qu’il faut éviter comme la peste, et qui nous font du moins encore plus apprécier les autres films, qui, eux, gardent l’humilité et l’honnêteté de raconter – et qu’importent les quelques hic à droite et à gauche que j’ai pu relever ici! – leur histoire en toute simplicité. Si Roger Ebert avait raison lorsqu’il disait qu’un bon film n’est jamais trop long, qu’un mauvais n’est jamais assez court, je puis clamer a propos de “D.” , selon l’expression anglaise, que ce film fut “twenty minutes of my life I’ll never get back”.

Au final, la soirée fut agréable et variée. Il est dommage qu’il n’existe au Luxembourg pas de plate-forme permettant de revoir ces courts-métrages, ceux-ci et bien d’autres; car on pourrait sans doute aisément organiser tout un “Salon des Refusés” avec des œuvres inconnues ou oubliées.
De cette sélection, trois conclusions sont à tirer. Primo, le langage cinématographique luxembourgeois a évolué constamment et le “gap” perceptible entre la production locale et ses correspondants internationaux est en passe de se clore. Ceci est à mettre au compte des techniciens, trop souvent les oubliés des honneurs, ainsi que de la jeune génération de metteurs-en-scène qui pensent film luxembourgeois en équivalence avec les productions internationales. Ils viennent d’horizons divers, d’ “écoles” différentes et sont une source de richesses cinématographiques prometteuses et digne de l’investissement qu’on fait en eux.
Deuxième conclusion, qui correspond à un besoin ne pouvant se faire sentir que grâce à la qualité des cinéastes: il faut investir dans le métier de scénariste. Ce n’est pas un phénomène spécifiquement luxembourgeois. Les différents workshops d’écriture, organisés entre autres dans le cadre du programme média de l’Union Européenne, sont certes une bonne initiative, mais ne permettent pas de travailler en profondeur. Je m’explique. Tout laisserait à croire que ce qui se passe lors de ces stages est l’apprentissage d’une uniformisation, que j’oserais qualifier de nivellisation, voir de banalisation, de techniques d’écriture et du principe que d’innombrables réécritures et discussions seront suffisantes à faire se manifester l’œuvre par obstination. J’oppose à cette attitude le constat suivant: nos cinéastes, qu’ils sortent d’écoles de cinéma ou non, ont en général une connaissance insuffisante de l’histoire du cinéma et de littérature. Deux mille ans d’histoire de l’écriture, un peu plus d’un siècle de cinématographe, voilà les écoles, voilà les lieux de stage. L’apprentissage le plus complet pour un cinéaste se fait dans les cinémathèques et bibliothèques. Or le spectre déformé de l’ “auteur” rôde toujours en Europe. Et on oublie trop souvent que les initiateurs de cette politique, et futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague étaient d’abord d’assidus membres de ciné-clubs et de grands lecteurs. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Truffaut, les Godard et d’autres aient été de bons narrateurs si on considère qu’ils avaient lu Balzac dans son intégralité dans leur jeunesse; et rien qu’avec cet ogre de la littérature, on rencontre presque tous les moyens de rédaction, de styles et de formes imaginables.
Troisième conclusion que je tire de la soirée est que le pays dispose d’un réservoir formidable d’acteurs talentueux de tous âges. Et les sept films ne constituent qu’un échantillon des possibilités. Mais tout comme aux réalisateurs il faut donner des drames, il faut écrire de bons textes aux acteurs. Me revoilà à la nécessité de scénarii originaux. Au cinéma le lien scénariste-réalisateur-acteur constitue un ménage à trois indispensable à la création. Constatation qui peut passer pour évidente, mais dont la réalité est souvent loin d’être garantie. Si cette génération de cinéastes réussit à dépasser une notion fausse d’auteur, qui aujourd’hui n’est plus qu’un résidu de l’idée de “génie” romantique, le cinéma luxembourgeois a de beaux jours devant lui. Critiques qui aimez plus nuire qu’informer, ne gâtez pas cette jeunesse de vos déversements de bile! Nos écrits sont le pendant de leur créativité et il serait condamnable de jeter une aussi belle matière première. Pour ma part, j’attends avec impatience et curiosité leurs œuvres à venir.

Patrick Védie

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SOURCE: http://zinnemaskritik.wordpress.com

Petite remarque préliminaire: les auteurs de ce blog ont tous les deux collaboré à certains des courts-métrages présentés lors de la soirée spéciale du lundi 3 mars. En faire la critique et prétendre à l’objectivité serait, avec la meilleure des volontés, illusoire, voir mensonger. Mais le regard biaisé peut parfois aussi être un avantage: au lieu de professer du haut de ma chaire, je parlerai ici, comme simple spectateur, de mes impressions, forcément subjectives, des films projetés.
Naturellement, la soirée fut mise en lumière de façon plus prononcée avec le succès de “M. Hublot” la veille lors de la remise des fameux ‘Oscars’, film rondement mené, doté d’une inventivité visuelle inspirée et au récit gentil qui n’a finalement que pu plaire aux membres de l’Academy. Petite note en passant, l’image de ce court-métrage à été, à mon humble avis, terni lors des tractations “nationalisantes” autour du film. Qu’il s’agisse de la reconnaissance d’un système de production ou d’un paysage cinématographique national, calmez toujours vos ardeurs verbales en considérant ceci: le succès de ce film repose essentiellement sur le fait qu’il ressemble aux productions américaines aux grandes heures de Pixar. C’est tout à l’honneur de ses réalisateurs de talent, mais n’apporte rien à un débat par trop identitaire.

Mais passons au programme initialement prévu de la soirée. La sélection fut variée et illustre de prime abord un phénomène intéressant, à savoir la volonté des cinéastes de ce concentrer d’avantage sur des histoires et des personnages que de faire des films “à idées”. Et pour ce faire ils disposent d’une belle brochette d’acteurs qui, j’y reviendrai par la suite, donnent peut-être quelques unes de leurs meilleurs performances.

“Elderly Spring” fut, en quelque sorte, le film d’ouverture. Le titre est ozu-esque, et plus d’une fois le rythme de progression de l’action fait penser au grand maître japonais. Là s’arrête aussi la similitude. Pierre Hansen est certainement le réalisateur aux idées de scénario les plus originales du Luxembourg en ce moment, mais il s’essouffle trop vite. Superbe trouvaille que celle de ces “Rosinenbomber” qui parachutent des gadgets de mobilité de plus en plus farfelus aux personnes âgées (qui semblent par ailleurs être les seuls résidents du quartier que le film nous fait découvrir). Loin de se satisfaire du simple gag, Hansen se sert de cette prémisse pour traduire toute une volonté de vie et de jeunesse dans les magnifiques traits de son protagoniste Willy et dans le désespoir grandissant de sa garde, qui le sent s’échappant de ce seul lien qui les lie véritablement, la dépendance. Il est dommage que le réalisateur se fixe si longtemps sur sa scène finale. Le charme créé par la lente dynamique du film qui montre l’éloignement progressif des personnages est rompu par la scène du torchon mouillé, trop étendue, jusqu’à aplatir son gag visuel final, sentiment que semble avoir été partagé par une bonne partie du public.

”Antoine”, le film suivant, est certainement le film le plus émouvant montré au cours de la soirée. Comment ne pas être touché par le jeu des émotions de Schlechter et Putz, elle dans sa douce transition de l’impatience au deuil, puis à l’espoir, lui dans son amour docile pour son épouse, décidé stoïquement à la maintenir envers et contre tout dans une fiction afin de lui épargner la plus horrible des nouvelles pour une mère – la mort du fils. Les spectateurs furent cependant légèrement irrités vers le milieu du film: ils n’eurent pas le temps de mémoriser le visage du facteur, trop ressemblant à celui du fils sur les photos, dans la scène de la remise des fausses lettres par le père. Ils le prirent pour le fils Antoine, idée corroborée par le fait que les parents discutent, plus tôt dans le film, un éloignement affectif. Cela relève sans doute d’une mégarde de la mise-en-scène, mais un public n’aime pas se sentir dupé, surtout en matière de sentiments. La scène finale est très belle; permettez-moi un bémol personnel cependant. J’aurais aimé voir un plan qui montre les deux protagonistes ensemble, répartis de façon égale dans l’image. Les coupes des gros-plans des visages aux mains et vice-versa me firent violence et on aurait gagné tellement en élancement, en émotion si la mise-en-scène avait pris du recul pour filmer le couple en un plan large unique nous permettant de sentir en entier la douleur physique des personnages. Sans crier pour autant le titre de Bazin “Montage Interdit”, je crois sincèrement que c’eût été l’image qui aurait fait pleurer.

Que dire du film suivant, “Asta”, début de réalisateur d’Olivier Koos? Le film fut projeté dans la version montée, mais en l’absence des voix off, lorsque le réalisateur m’approcha afin de l’aider à clarifier certains points obscurs de l’histoire. On voit le problème; comment critiquer un film sur lequel on a soi-même travaillé, ne serait-ce que marginalement? Je vous relaterai donc principalement le travail effectué; en ce qui concerne le film, vous en serez juge par vous-même.
Ainsi donc, le film projeté était celui qui me fut montré en octobre dernier, en gros un mois avant la date butoir pour l’inscription du film au “Letzebuerger Filmpräiss”. Il n’avait alors pas la voix du protagoniste surimposée, et l’histoire présentait des difficultés de compréhension dues à trop de pages du scénario coupées lors du tournage, fait que j’impute très volontiers à une mauvaise gestion de la part du producteur. On peinait à saisir les motivations internes des protagonistes, comme tout le personnage de la prétendue Asta Nielson (même cet élément pourtant essentiel avait été coupé) restait un mystère. Il fallut donc réincorporer l’information contenue dans les scènes manquantes, ce que je proposais de faire au moyen de la voix off, technique qui s’apparente à l’esprit du film, qui, lui, s’inspire visuellement des films des années cinquante évoquant les années vingt, et permettait surtout de “réparer” le récit dans le court temps de travail dont nous disposions. Si le résultat n’est certes pas impressionnant, la collaboration avec Olivier Koos nous a permis de faire fonctionner le drame du film de façon claire, peut-être quelque peu vieillotte, mais classique.
Quant à la mise-en-scène du film, la réputation de Koos en matière d’images n’est plus à faire – regardez la qualité permanente et progressive de ses images, de “Kurze Nacht” et “Heemwéi” en 2008 à aujourd’hui. Il a, dans le choix de ses cadrages, mieux compris l’essence du récit que, me semble-t-il, son scénariste officiel, Neuman. J’ai hâte de voir le prochain projet de Koos en tant que réalisateur, et j’espère qu’on lui attribuera d’office un vrai scénariste avec lequel il pourra développer son talent au maximum.

Changement de registre pour le prochain film, “Serena”, court-métrage qui avait toutes les chances d’être le film le plus abouti de la soirée. Mais ici aussi, le projet pèche par son scénario, où construction narrative artificielle semble confondu avec rythme et progression. Le montage en flashback est pour moi révélateur du manque de naturalisme des personnages et des situations: il n’y a pas vraiment de crédibilité psychologique qui motive les protagonistes; la fuite en avant avec ces sautes artificielles dans le récit semble vouloir pallier ce défaut essentiel. Ce manque me semble d’autant plus grave que le reste du film se veut réaliste et tombe alors pour son final dans une ambiance de mélodrame et de justice manichéenne décevant. Les jeunes acteurs pourtant, et je mentionnerai surtout Jules Waringo et Etienne Halsdorf, sont excellents et promis à un bel avenir dans une carrière d’acteur. Mais si on croit à leur performance en tant que jeunes trop “friqués”, on a du mal à avaler cette soudaine explosion de violence. Le spectateur se dit plutôt que des jeunes comme ceux-là, il les a rencontrés dans toutes les boîtes de nuit et que eux seraient d’abord les victimes de leur caractère poltron. Pourquoi ne pas avoir monté le film en récit linéaire? Je ne sais pas si les personnages n’y gagneraient pas en profondeur parce que le public pourrait vivre avec eux la progression de la violence? Le metteur-en-scène aurait dû avoir plus confiance en son récit et ses acteurs. Car tous la méritaient.

“Das Vermächtnis” fut une agréable surprise; en effet le titre m’avait fait craindre un “Lehrstück” lourd et pompeux. Mais le film de Yasin Özen, basé sur un scénario de mon collègue de blog Steve Hoegener, et dont on ressent ici bien ses lectures, entre autres, du romancier Christian Kracht, est d’une légèreté rafraîchissante. La tendance à faire passer les scénarii dans divers workshops a peut-être eu comme résultat de trop aplatir le récit, et le réalisateur préfère, mais je ne lui en ferai pas un tort, jouer la carte de la sécurité narrative. L’image finale d’Erik sortant du bunker aurait sans doute eu plus d’intensité sans les scènes de milieu du film dans lesquelles le protagoniste déambule dans la ville déserte; il aurait juste fallu trouver un autre moyen de faire découvrir le caméscope, élément-clé de l’histoire.
L’idée originale des auteurs est de ne pas faire d’Erik un personnage tragique. On est tenté de le prendre pour un simplet, mais sa naïveté est peut-être dû à son isolement ou à une résignation heureuse. Luc Spada campe avec une retenue subtile un personnage touchant dénué de toute ironie, qui accepte l’extinction de la race humaine, mais tient à enregistrer en son nom un dernier message. Les prouesses humaines sont évoquées avec un humour tendre; ne citons par exemple que l’explication hilarante de l’origine de la Tour Eiffel. Mais n’oublions pas de mentionner le seul autre personnage du film, interprété par un Marc Sascha Migge qui sait s’approprier l’image dès qu’il y apparaît. On est tenté de suggérer un “prequel” qui raconterait son histoire…

Luc Spada eut encore une deuxième apparition au cours de la soirée, ensemble avec Laurence Streitz, dans “The Wrong Place” de Ben Andrews, film court par rapport aux autres contributions. Heureusement d’ailleurs, pas que le film est mauvais, mais parce que l’intrigue est mince. L’approche vidéo-clip permet quelques trouvailles visuelles intéressantes, mais c’est particulièrement Streitz qui brille ici, tout en nuances, alors que Spada est bien plus fade que dans “Das Vermächtnis”. Qu’à cela ne tienne, le film n’est pas ennuyeux, possède une dynamique décalée qui lui est propre, et les huit minutes que dure le film passent comme quatre. Je suis curieux de voir ce que pourrait accomplir Andrews avec le concours d’un bon scénariste.

Il y aura toujours une place privilégiée dans mon cœur pour les films d’animation; et en amateur d’Edgar Allan Poe, j’ai presque forcément apprécié “The facts in the case of Mr Valdemar”, tant au niveau de la transposition du texte original que de l’esthétique “comic book” du film. Les réalisateurs ont en effet apporté un soin détaillé à l’image afin de ne pas juste créer un style se réferant, tel une imitation ou une copie, à la bande dessinée américaine du genre DC Comics ou Marvel, mais de garder l’essence même du dessin et de l’animer. C’est une vrai comic book qui a pris vie, à travers lequel souffle l’atmosphère lugubre et passionnante de Poe, accompagné de la voix mémorable de Julian Sands en savant aux traits de Vincent Price. Raoul Garcia, le réalisateur, n’est peut-être pas un nouveau venu de l’animation, mais prouve bien qu’il n’y a pas d’âge pour s’aventurer dans des projets originaux.

Si les organisateurs du festival pensaient garder le meilleur pour la fin, ils ont commis une énorme erreur de jugement. Car le film d’Anne Simon, “D. A reproduction”, fut de loin la plus grosse déception de toute la séance. Malgré un casting qui comporte quelques noms connus de la scène luxembourgeoise et un texte d’origine célébrissime, ce film est tout simplement raté. D’abord en matière de cinématographie. Les gimmicks de mouvements d’appareil et un montage saccadé ne peuvent rien cacher du fait qu’il s’agit banalement de théâtre filmé, le tout de surcroît sans saveur et avec d’innombrables répétitions. A croire que la réalisatrice ne soupçonne pas la différence essentielle du cadre au théâtre et au cinéma. Si au moins elle nous amusait un temps, soit par quelques idées visuelles intéressantes, mais elle se cloître dans une imagerie très “m’a tu vu”, et incroyablement agaçante dans ce film sans articulation. Mais le plus gros défaut est l’insupportable condescendance de la réalisatrice envers le public, qu’elle semble sous-estimer de toute part. Sa “grande” métaphore du personnage de Sir Henry (et c’est de loin de plus intéressant du film) en tant que Méphistophélès est prévisible dès son apparition; mais elle enfonce le clou avec la dentition artificielle de l’acteur, ses insipides allusions au “Pudels Kern” de Goethe et ses élucubrations sur le droit en art qui n’en finissent pas de tourner en rond. Nous prend-elle donc pour les niais sans culture, alors que la moyenne de ses spectateurs a déjà rencontré les textes dont elle se sert au lycée? Voilà l’exemple type de ces films “à idées”, qu’il faut éviter comme la peste, et qui nous font du moins encore plus apprécier les autres films, qui, eux, gardent l’humilité et l’honnêteté de raconter – et qu’importent les quelques hic à droite et à gauche que j’ai pu relever ici! – leur histoire en toute simplicité. Si Roger Ebert avait raison lorsqu’il disait qu’un bon film n’est jamais trop long, qu’un mauvais n’est jamais assez court, je puis clamer a propos de “D.” , selon l’expression anglaise, que ce film fut “twenty minutes of my life I’ll never get back”.

Au final, la soirée fut agréable et variée. Il est dommage qu’il n’existe au Luxembourg pas de plate-forme permettant de revoir ces courts-métrages, ceux-ci et bien d’autres; car on pourrait sans doute aisément organiser tout un “Salon des Refusés” avec des œuvres inconnues ou oubliées.
De cette sélection, trois conclusions sont à tirer. Primo, le langage cinématographique luxembourgeois a évolué constamment et le “gap” perceptible entre la production locale et ses correspondants internationaux est en passe de se clore. Ceci est à mettre au compte des techniciens, trop souvent les oubliés des honneurs, ainsi que de la jeune génération de metteurs-en-scène qui pensent film luxembourgeois en équivalence avec les productions internationales. Ils viennent d’horizons divers, d’ “écoles” différentes et sont une source de richesses cinématographiques prometteuses et digne de l’investissement qu’on fait en eux.
Deuxième conclusion, qui correspond à un besoin ne pouvant se faire sentir que grâce à la qualité des cinéastes: il faut investir dans le métier de scénariste. Ce n’est pas un phénomène spécifiquement luxembourgeois. Les différents workshops d’écriture, organisés entre autres dans le cadre du programme média de l’Union Européenne, sont certes une bonne initiative, mais ne permettent pas de travailler en profondeur. Je m’explique. Tout laisserait à croire que ce qui se passe lors de ces stages est l’apprentissage d’une uniformisation, que j’oserais qualifier de nivellisation, voir de banalisation, de techniques d’écriture et du principe que d’innombrables réécritures et discussions seront suffisantes à faire se manifester l’œuvre par obstination. J’oppose à cette attitude le constat suivant: nos cinéastes, qu’ils sortent d’écoles de cinéma ou non, ont en général une connaissance insuffisante de l’histoire du cinéma et de littérature. Deux mille ans d’histoire de l’écriture, un peu plus d’un siècle de cinématographe, voilà les écoles, voilà les lieux de stage. L’apprentissage le plus complet pour un cinéaste se fait dans les cinémathèques et bibliothèques. Or le spectre déformé de l’ “auteur” rôde toujours en Europe. Et on oublie trop souvent que les initiateurs de cette politique, et futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague étaient d’abord d’assidus membres de ciné-clubs et de grands lecteurs. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les Truffaut, les Godard et d’autres aient été de bons narrateurs si on considère qu’ils avaient lu Balzac dans son intégralité dans leur jeunesse; et rien qu’avec cet ogre de la littérature, on rencontre presque tous les moyens de rédaction, de styles et de formes imaginables.
Troisième conclusion que je tire de la soirée est que le pays dispose d’un réservoir formidable d’acteurs talentueux de tous âges. Et les sept films ne constituent qu’un échantillon des possibilités. Mais tout comme aux réalisateurs il faut donner des drames, il faut écrire de bons textes aux acteurs. Me revoilà à la nécessité de scénarii originaux. Au cinéma le lien scénariste-réalisateur-acteur constitue un ménage à trois indispensable à la création. Constatation qui peut passer pour évidente, mais dont la réalité est souvent loin d’être garantie. Si cette génération de cinéastes réussit à dépasser une notion fausse d’auteur, qui aujourd’hui n’est plus qu’un résidu de l’idée de “génie” romantique, le cinéma luxembourgeois a de beaux jours devant lui. Critiques qui aimez plus nuire qu’informer, ne gâtez pas cette jeunesse de vos déversements de bile! Nos écrits sont le pendant de leur créativité et il serait condamnable de jeter une aussi belle matière première. Pour ma part, j’attends avec impatience et curiosité leurs œuvres à venir.

Patrick Védie

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