Jun 05 2009

Le temps de la mine

Published by at 01:41 under Screening Room

source: http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/1621.html – Viviane Thill

Premier long métrage du producteur Nicolas Steil, «Réfractaire» révèle un réalisateur doué en revenant sur un épisode très particulier de la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg.

«Qu’aurais-je fait à leur place?» C’est, de l’aveu même du réalisateur Nicolas Steil, la question qui l’a poussé à imaginer l’histoire d’un jeune réfractaire durant l’Occupation.
Écœuré par l’enseignement raciste de ses professeurs, François (Grégoire Leprince-Ringuet) abandonne ses études dans une université nazie où l’a inscrit son père, ingénieur et collaborateur. Pour échapper à l’enrôlement de force qui l’attend à son retour au Grand-Duché, il décide de rejoindre les réfractaires cachés dans la partie désaffectée d’une mine du sud du pays.
Grâce à la Résistance, on le sait, de nombreux jeunes enrôlés de force luxembourgeois ont ainsi pu être cachés durant la guerre. Mais à quel prix?
Leur famille risquait la déportation, eux-mêmes la prison ou même la mort s’ils étaient repris. Les conditions de vie dans ces cachettes étaient souvent inhumaines. La promiscuité, le manque d’hygiène, le désarroi, l’inertie et, dans le cas des mines, l’absence totale de lumière du jour, devenaient vite insupportables.

pris au piège

Réfractaire commence sur les images apparemment anodines d’une forêt et de quelques pierres. C’est là, en dessous de la terre, invisibles et comme effacées par le temps, que se sont déroulées, il y a 65 ans, des tragédies humaines qui ont marqué l’histoire du pays. Le film s’est fixé pour mission de les raviver, pour rendre hommage aux réfractaires de l’époque, mais aussi pour rappeler l’importance, dans certaines circonstances, de la désobéissance à l’ordre établi.
On a déjà beaucoup raconté et filmé la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg, plusieurs documentaires et deux films de fiction (Déi zwee vum Bierg et Schacko Klak) ont été réalisés, mais le huis clos de la mine fournit un décor qui, mieux qu’aucune autre, peut symboliser le sentiment d’être pris au piège par l’occupant.
Les premières séquences dans la mine sont fort réussies. Nicolas Steil a pu les tourner dans des parties fermées au public dans les mines à Rumelange, ce qui leur confère un réalisme indéniable. Sous terre durant toute la journée, les acteurs n’ont pas eu à se forcer beaucoup pour se mettre dans la peau des réfractaires. Même si les personnages sont très typés et leurs affrontements organisés de façon assez théâtrale, on ressent le malaise de François qui, en tant que fils de collabo et issu d’un milieu bourgeois, est accueilli là avec une animosité à peine cachée.
Il y affronte son ancien ami, et rival en amour, René (Guillaume Gouix), qu’il suit un soir alors que celui-ci sort de la mine pour aller chercher des médicaments. René est abattu dans la rue par une patrouille nazie tandis que François parvient à s’échapper et est recueilli par Malou (Marianne Basler), mal mariée à un collaborateur (Thierry Van Werveke). Oubliant Lou, la fille que René lui avait prise, François entame une liaison amoureuse avec Malou tout en prenant en charge le ravitaillement de la mine.
Fondateur et producteur de la société Iris Productions, Nicolas Steil, dont Réfractaire est le premier film mais qui avait déjà convaincu en tant que metteur en scène au théâtre (notamment avec La jeune fille et la mort au T.O.L.), réussit une mise en images sensible et esthétiquement très convaincante. Soutenu à la caméra par le directeur de la photo Denis Jutzeler (collaborateur du réalisateur suisse Alain Tanner), il tire aussi le meilleur parti d’un acteur comme Thierry Van Werveke, qui confère une réelle humanité au mari collaborateur de Malou.

Mince Scénario

Les scénaristes Jean-Louis Schlesser et Nicolas Steil ont tenté d’éviter les stéréotypes (les «bons» et les «méchants», qui n’existent cependant plus guère sous cette forme que dans Inglourious Basterds de Quentin Tarantino!) tout en dressant la liste exhaustive des différentes réactions possibles face à la barbarie de l’Occupation.
Mais il n’est pas évident de transposer autant de bonnes intentions et de considérations théoriques dans un scénario cohérent et dramatisé. Certains thèmes, comme l’opposition idéologique entre un communiste modéré et un stalinien pur et dur qui dégénère de façon peu vraisemblable, ou encore le sujet central du choix à faire par les réfractaires sont maladroitement ou très superficiellement intégrés dans le scénario. De façon générale, les personnages peinent à prendre vie et les dialogues paraissent essentiellement explicatifs, ce qui, surtout dans la seconde partie du film, nuit aussi bien à l’émotion qu’à la crédibilité des situations.
D’autres séquences semblent également peu plausibles, quand le collaborateur joué par Thierry Van Werveke écoute à pleins tubes Radio Londres, ou la fin qui voit François sortir de la mine en plein jour, sans se cacher ni même tenter de s’enfuir quand une voiture allemande s’approche de lui, se laissant arrêter avec une passivité incompréhensible.
Alors qu’il révèle un réalisateur doué, Réfractaire confirme ainsi que la principale faiblesse du cinéma luxembourgeois reste l’écriture.

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source: http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/1621.html – Viviane Thill

Premier long métrage du producteur Nicolas Steil, «Réfractaire» révèle un réalisateur doué en revenant sur un épisode très particulier de la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg.

«Qu’aurais-je fait à leur place?» C’est, de l’aveu même du réalisateur Nicolas Steil, la question qui l’a poussé à imaginer l’histoire d’un jeune réfractaire durant l’Occupation.
Écœuré par l’enseignement raciste de ses professeurs, François (Grégoire Leprince-Ringuet) abandonne ses études dans une université nazie où l’a inscrit son père, ingénieur et collaborateur. Pour échapper à l’enrôlement de force qui l’attend à son retour au Grand-Duché, il décide de rejoindre les réfractaires cachés dans la partie désaffectée d’une mine du sud du pays.
Grâce à la Résistance, on le sait, de nombreux jeunes enrôlés de force luxembourgeois ont ainsi pu être cachés durant la guerre. Mais à quel prix?
Leur famille risquait la déportation, eux-mêmes la prison ou même la mort s’ils étaient repris. Les conditions de vie dans ces cachettes étaient souvent inhumaines. La promiscuité, le manque d’hygiène, le désarroi, l’inertie et, dans le cas des mines, l’absence totale de lumière du jour, devenaient vite insupportables.

pris au piège

Réfractaire commence sur les images apparemment anodines d’une forêt et de quelques pierres. C’est là, en dessous de la terre, invisibles et comme effacées par le temps, que se sont déroulées, il y a 65 ans, des tragédies humaines qui ont marqué l’histoire du pays. Le film s’est fixé pour mission de les raviver, pour rendre hommage aux réfractaires de l’époque, mais aussi pour rappeler l’importance, dans certaines circonstances, de la désobéissance à l’ordre établi.
On a déjà beaucoup raconté et filmé la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg, plusieurs documentaires et deux films de fiction (Déi zwee vum Bierg et Schacko Klak) ont été réalisés, mais le huis clos de la mine fournit un décor qui, mieux qu’aucune autre, peut symboliser le sentiment d’être pris au piège par l’occupant.
Les premières séquences dans la mine sont fort réussies. Nicolas Steil a pu les tourner dans des parties fermées au public dans les mines à Rumelange, ce qui leur confère un réalisme indéniable. Sous terre durant toute la journée, les acteurs n’ont pas eu à se forcer beaucoup pour se mettre dans la peau des réfractaires. Même si les personnages sont très typés et leurs affrontements organisés de façon assez théâtrale, on ressent le malaise de François qui, en tant que fils de collabo et issu d’un milieu bourgeois, est accueilli là avec une animosité à peine cachée.
Il y affronte son ancien ami, et rival en amour, René (Guillaume Gouix), qu’il suit un soir alors que celui-ci sort de la mine pour aller chercher des médicaments. René est abattu dans la rue par une patrouille nazie tandis que François parvient à s’échapper et est recueilli par Malou (Marianne Basler), mal mariée à un collaborateur (Thierry Van Werveke). Oubliant Lou, la fille que René lui avait prise, François entame une liaison amoureuse avec Malou tout en prenant en charge le ravitaillement de la mine.
Fondateur et producteur de la société Iris Productions, Nicolas Steil, dont Réfractaire est le premier film mais qui avait déjà convaincu en tant que metteur en scène au théâtre (notamment avec La jeune fille et la mort au T.O.L.), réussit une mise en images sensible et esthétiquement très convaincante. Soutenu à la caméra par le directeur de la photo Denis Jutzeler (collaborateur du réalisateur suisse Alain Tanner), il tire aussi le meilleur parti d’un acteur comme Thierry Van Werveke, qui confère une réelle humanité au mari collaborateur de Malou.

Mince Scénario

Les scénaristes Jean-Louis Schlesser et Nicolas Steil ont tenté d’éviter les stéréotypes (les «bons» et les «méchants», qui n’existent cependant plus guère sous cette forme que dans Inglourious Basterds de Quentin Tarantino!) tout en dressant la liste exhaustive des différentes réactions possibles face à la barbarie de l’Occupation.
Mais il n’est pas évident de transposer autant de bonnes intentions et de considérations théoriques dans un scénario cohérent et dramatisé. Certains thèmes, comme l’opposition idéologique entre un communiste modéré et un stalinien pur et dur qui dégénère de façon peu vraisemblable, ou encore le sujet central du choix à faire par les réfractaires sont maladroitement ou très superficiellement intégrés dans le scénario. De façon générale, les personnages peinent à prendre vie et les dialogues paraissent essentiellement explicatifs, ce qui, surtout dans la seconde partie du film, nuit aussi bien à l’émotion qu’à la crédibilité des situations.
D’autres séquences semblent également peu plausibles, quand le collaborateur joué par Thierry Van Werveke écoute à pleins tubes Radio Londres, ou la fin qui voit François sortir de la mine en plein jour, sans se cacher ni même tenter de s’enfuir quand une voiture allemande s’approche de lui, se laissant arrêter avec une passivité incompréhensible.
Alors qu’il révèle un réalisateur doué, Réfractaire confirme ainsi que la principale faiblesse du cinéma luxembourgeois reste l’écriture.

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  1. adminon 04 Jun 2009 at 08:49

    http://www.republicain-lorrain.fr/fr/permalien/article/126115/Lhistoire-dun-choix-impossible.html
    CULTURE TOURNAGE D’UN FILM DANS LE PAYS-HAUT
    «L’HISTOIRE D’UN CHOIX IMPOSSIBLE»
    Producteur luxembourgeois depuis de nombreuses années, Nicolas Steil s’est lancé dans la réalisation
    d’un premier long-métrage, Réfractaire, tourné en partie dans le Pays-Haut. L’occasion de revenir
    avec lui sur la genèse de ce projet.
    Producteur de nombreux longs-métrages de ses compatriotes luxembourgeois, à travers sa société Iris production, Nicolas Steil s’était pour l’instant cantonné à la mise en scène de pièces de théâtre, et d’une centaine d’épisodes de séries télévisées. Son envie de passer au long-métrage s’est concrétisée autour d’un projet qui lui tenait à cœur, porter à l’écran l’histoire des réfractaires luxembourgeois. Le voilà donc lancé dans une des plus grosses productions qu’ait connu le Luxembourg, et destinée avant tout au marché français.

    Qu’est ce qui vous a poussé à réaliser cette histoire pour votre premier long-métrage ?
    «C’est un sujet qui me parlait beaucoup parce que c’est aussi une histoire personnelle. Mon père est luxembourgeois, ma mère est lorraine. Il m’a fait découvrir les réfractaires, elle les Malgré-nous. C’est un sujet qui m’a toujours passionné. Parce que dans toutes les familles, on retrouve des résistants, des collabos, des réfractaires.»
    Pourquoi avoir choisi les réfractaires ?
    « C’est l’histoire d’un choix impossible, entre la peste et le choléra, entre mourir sur le front russe en se battant contre les Alliés, ou aller s’enterrer vivant dans une mine, et sachant que ses parents seront déportés. C’est se poser la question de savoir ce qu’on aurait fait. Ca m’a toujours interpellé. Pendant la guerre, il n’y a eu que 3-4 % de résistants, et la même proportion de collaborateurs. Entre les deux, une grande majorité silencieuse. Je voulais m’intéresser aux choix, aux événements, aux différents processus qui ont poussé certains à choisir ces deux extrêmes.»
    Donc c’est un film historique, qui s’intéresse à une poignée d’individus…
    «Oui, je voulais traiter l’histoire par rapport à un petit groupe, une quinzaine de jeunes. Donc chaque personnage est très typé, très caractérisé.»
    Avec le risque de tomber dans la caricature…
    «C’est toujours un risque, mais on a beaucoup travaillé pour qu’il y ait de la subtilité, que ce soit dans les dialogues, la mise en scène, l’interprétation. Je voulais une manière très naturelle de jouer. Ça a demandé beaucoup de préparation, on a travaillé avec chaque acteur son personnage, son histoire, d’où il vient, ce qui l’a construit, sans même que cela ressorte expressément à l’écran. Ainsi, un des personnages vient d’une famille très pauvre, alors dans la mine, malgré les conditions de vie, il fait très attention à ses vieux habits, à son hygiène.»
    Comment s’est passé le casting ?
    «Pour les jeunes, on a cherché sur Paris, cela nous a pris un an. On voulait vraiment un groupe cohérent et homogène. Et au final, je crois que chaque acteur est le personnage, même s’il y a des contre-emplois. Pour Grégoire (Leprince-Ringuet, acteur principal), je l’avais vu dans les Egarés, et je me suis dit qu’il serait le plus cohérent pour le rôle. Et l’expérience me montre qu’on a raison. Je pense qu’il va faire une grande carrière. C’est quelqu’un de très talentueux, disponible, intelligent. Et tout le groupe de jeunes est vraiment extra.»

    Propos recueillis par Elise Escoffier.

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