Mar 09 2010

Se libérer du père

Published by at 12:42 under Articles,Screening Room

SOURCE: http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/2216.html – Viviane Thill

Prix du public et de la jeunesse au festival de Namur, prix du public à Angers, le film belgo-luxembourgeois «La régate», produit au Luxembourg par Samsa Film, est le premier long métrage de fiction du Belge Bernard Bellefroid. À découvrir!

Il a l’air tout timide mais Bernard Bellefroid est un homme qui fait des films sur la violence. Pas la violence du cinéma américain, celle qui fait crac boum, n’a pas de conséquences et ne laisse aucune empreinte dans les mémoires. Lui, c’est justement les suites de la violence et les blessures qu’elle entraîne qui l’intéressent. Le mal qu’elle fait et la relation qu’elle installe entre le coupable et sa victime.

Son premier documentaire Rwanda, les collines parlent posait la question de l’impossible réconciliation entre les bourreaux et les survivants du génocide rwandais. Son deuxième, intitulé Pourquoi on ne peut pas se voir dehors quand il fait beau, interrogeait les relations d’hommes incarcérés avec leurs enfants.
Dans son premier long métrage de fiction, Bernard Bellefroid revient à son histoire personnelle qui explique sans doute en partie ses préoccupations. D’évidence, Bellefroid n’est pas quelqu’un qui aime se mettre en avant et ce qui compte pour lui, c’est d’avoir utilisé cette expérience personnelle pour réaliser un film, à la fois sincère et maîtrisé, sur la complexité des sentiments qui unissent un père et son fils.
Alexandre (Joffrey Verbuggen) est un adolescent de quinze ans, plutôt baraqué pour son âge ce qui s’explique par le sport qu’il pratique: Alexandre est un jeune champion d’aviron et quand on fait sa connaissance, il vient d’emménager dans un nouvel appartement avec son père (Thierry Hancisse). Quelque chose ne tourne pas rond entre ces deux-là, la mise en scène de Bernard Bellefroid qui sépare les acteurs, et le jeu nerveux de ces derniers ne laisse pas de doute à ce propos. Bien que pratiquant un sport d’équipe dans lequel la relation avec le partenaire est essentielle, Alexandre est un garçon renfermé, solitaire, agressif parfois. Quand son entraîneur Sergi (Sergi Lopez) exige de lui une explication parce qu’il a manqué plusieurs semaines d’entraînement, Alexandre se tait mais persuade Sergi de le laisser réintégrer l’équipe. On ne comprend que peu à peu que la relation entre le père et le fils est marquée par une violence physique brutale qui mène parfois Alexandre jusqu’à l’hôpital. Pourtant, Alexandre aime son père et il sait que son père ne pourra vivre sans lui. Pris entre sa passion pour l’aviron et le désir d’une vie normale d’un côté, ses sentiments inextricables pour son père de l’autre, le jeune garçon va devoir choisir…
D’un sujet peu traité au cinéma, Bernard Bellefroid tire un film classique dans sa forme mais puissant par les sentiments qu’il dégage et les questions qu’il soulève. Quand on parle de violence dans les familles, on évoque généralement les femmes battues ou les enfants maltraités. Ici, il s’agit de quelque chose d’infiniment plus compliqué: la violence entre un père et un fils qui se retrouvent physiquement à égalité et, si l’un est bien la victime, l’autre ne saurait être relégué dans le simple rôle de bourreau.

Coups de rames

Le père est humilié au travail devant son fils mais le réalisateur ne se contente pas de cette trop simple explication sociologique. Avec la complicité de l’excellent Thierry Hencisse, il fait du père un homme à la fois défait et lucide qui tente désespérément de sauver les apparences tout en se vengeant de ses frustrations sur son fils et en ayant honte de le faire. Plus terrible encore que la violence physique est l’acharnement qu’il met à faire renoncer Alexandre à l’aviron parce qu’il sait que c’est par là que son fils lui échappera. Alexandre quant à lui ne peut se décider à dénoncer ce père qui est aussi sa seule vraie famille. Alors, il assume la culpabilité et la honte d’une histoire familiale indicible, inexprimable aussi et surtout parce que personne au-dehors n’est prêt à l’entendre.
C’est le tabou inhérent à cette situation qui intéresse le réalisateur et la question de savoir comment Alexandre peut s’en libérer. L’aviron devient alors un moyen, une échappatoire et un langage. Une façon pour Alexandre de durcir ce corps qui doit tenir face aux coups du père mais c’est aussi par le corps qu’il va se trahir, quand le corps ne suivra plus, refusera de jouer le jeu, craquera juste avant l’épreuve. Les séquences d’aviron reflètent à la fois la souffrance, le plaisir et le désir de liberté d’Alexandre et permettent à Bellefroid d’éviter par ailleurs toute sentimentalité. Ce refus de l’émotion facile est soutenu par le jeu précis, physique mais jamais chargé des acteurs, de même que par l’excellent accompagnement musical de la Luxembourgeoise Claudine Muno.
«Petit» film sans vedettes d’un réalisateur encore inconnu, La régate risque malheureusement de passer inaperçu. Les prix qu’il a remportés à Namur et à Angers prouvent pourtant qu’il peut trouver son public, pourvu que celui-ci fasse preuve d’un peu de curiosité.

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SOURCE: http://le-jeudi.editpress.lu/Culture/2216.html – Viviane Thill

Prix du public et de la jeunesse au festival de Namur, prix du public à Angers, le film belgo-luxembourgeois «La régate», produit au Luxembourg par Samsa Film, est le premier long métrage de fiction du Belge Bernard Bellefroid. À découvrir!

Il a l’air tout timide mais Bernard Bellefroid est un homme qui fait des films sur la violence. Pas la violence du cinéma américain, celle qui fait crac boum, n’a pas de conséquences et ne laisse aucune empreinte dans les mémoires. Lui, c’est justement les suites de la violence et les blessures qu’elle entraîne qui l’intéressent. Le mal qu’elle fait et la relation qu’elle installe entre le coupable et sa victime.

Son premier documentaire Rwanda, les collines parlent posait la question de l’impossible réconciliation entre les bourreaux et les survivants du génocide rwandais. Son deuxième, intitulé Pourquoi on ne peut pas se voir dehors quand il fait beau, interrogeait les relations d’hommes incarcérés avec leurs enfants.
Dans son premier long métrage de fiction, Bernard Bellefroid revient à son histoire personnelle qui explique sans doute en partie ses préoccupations. D’évidence, Bellefroid n’est pas quelqu’un qui aime se mettre en avant et ce qui compte pour lui, c’est d’avoir utilisé cette expérience personnelle pour réaliser un film, à la fois sincère et maîtrisé, sur la complexité des sentiments qui unissent un père et son fils.
Alexandre (Joffrey Verbuggen) est un adolescent de quinze ans, plutôt baraqué pour son âge ce qui s’explique par le sport qu’il pratique: Alexandre est un jeune champion d’aviron et quand on fait sa connaissance, il vient d’emménager dans un nouvel appartement avec son père (Thierry Hancisse). Quelque chose ne tourne pas rond entre ces deux-là, la mise en scène de Bernard Bellefroid qui sépare les acteurs, et le jeu nerveux de ces derniers ne laisse pas de doute à ce propos. Bien que pratiquant un sport d’équipe dans lequel la relation avec le partenaire est essentielle, Alexandre est un garçon renfermé, solitaire, agressif parfois. Quand son entraîneur Sergi (Sergi Lopez) exige de lui une explication parce qu’il a manqué plusieurs semaines d’entraînement, Alexandre se tait mais persuade Sergi de le laisser réintégrer l’équipe. On ne comprend que peu à peu que la relation entre le père et le fils est marquée par une violence physique brutale qui mène parfois Alexandre jusqu’à l’hôpital. Pourtant, Alexandre aime son père et il sait que son père ne pourra vivre sans lui. Pris entre sa passion pour l’aviron et le désir d’une vie normale d’un côté, ses sentiments inextricables pour son père de l’autre, le jeune garçon va devoir choisir…
D’un sujet peu traité au cinéma, Bernard Bellefroid tire un film classique dans sa forme mais puissant par les sentiments qu’il dégage et les questions qu’il soulève. Quand on parle de violence dans les familles, on évoque généralement les femmes battues ou les enfants maltraités. Ici, il s’agit de quelque chose d’infiniment plus compliqué: la violence entre un père et un fils qui se retrouvent physiquement à égalité et, si l’un est bien la victime, l’autre ne saurait être relégué dans le simple rôle de bourreau.

Coups de rames

Le père est humilié au travail devant son fils mais le réalisateur ne se contente pas de cette trop simple explication sociologique. Avec la complicité de l’excellent Thierry Hencisse, il fait du père un homme à la fois défait et lucide qui tente désespérément de sauver les apparences tout en se vengeant de ses frustrations sur son fils et en ayant honte de le faire. Plus terrible encore que la violence physique est l’acharnement qu’il met à faire renoncer Alexandre à l’aviron parce qu’il sait que c’est par là que son fils lui échappera. Alexandre quant à lui ne peut se décider à dénoncer ce père qui est aussi sa seule vraie famille. Alors, il assume la culpabilité et la honte d’une histoire familiale indicible, inexprimable aussi et surtout parce que personne au-dehors n’est prêt à l’entendre.
C’est le tabou inhérent à cette situation qui intéresse le réalisateur et la question de savoir comment Alexandre peut s’en libérer. L’aviron devient alors un moyen, une échappatoire et un langage. Une façon pour Alexandre de durcir ce corps qui doit tenir face aux coups du père mais c’est aussi par le corps qu’il va se trahir, quand le corps ne suivra plus, refusera de jouer le jeu, craquera juste avant l’épreuve. Les séquences d’aviron reflètent à la fois la souffrance, le plaisir et le désir de liberté d’Alexandre et permettent à Bellefroid d’éviter par ailleurs toute sentimentalité. Ce refus de l’émotion facile est soutenu par le jeu précis, physique mais jamais chargé des acteurs, de même que par l’excellent accompagnement musical de la Luxembourgeoise Claudine Muno.
«Petit» film sans vedettes d’un réalisateur encore inconnu, La régate risque malheureusement de passer inaperçu. Les prix qu’il a remportés à Namur et à Angers prouvent pourtant qu’il peut trouver son public, pourvu que celui-ci fasse preuve d’un peu de curiosité.

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