Nov 12 2012

Beaucoup d’ici, un peu de là-bas

Published by at 01:11 under Tarantula

Le réalisateur italo-luxembourgeois Donato Rotunno se penche de nouveau sur le thème des origines et du déracinement un très beau documentaire Terra mia terra nostra, en ce moment en salles. De notre journaliste
Pablo Chimienti

Dans Terra mia terra nostra, le réalisateur Donato Rotunno filme les siens. Sa famille, son village d’origine, ses enfants… Mais il ne réalise pas pour autant un film familial. Ce documentaire possède, bien au contraire, une portée universelle. Immigration, identité, origines, traditions, souvenirs, langues… sont autant de thèmes traités ici à travers le quotidien d’une famille. Avec retenue, modestie et tact. Un film touchant sur une histoire personnelle qui renvoie à celle de l’humanité tout entière.

En revoyant son film sur grand écran, mardi, lors de l’avant-première à l’Utopolis, Donato Rotunno, fils d’immigrés italiens né au Luxembourg, était ému. Ému de revoir son village, ses cousins, son frère, ses parents… Rien de tout cela chez le spectateur lambda. Ou presque. Car le film, avec sa structure surprenante – le réalisateur reprend presque entièrement Terra mia, un court métrage tourné il y a 14 ans, et y ajoute une seconde partie tournée récemment, Terra nostra – plonge quand même le spectateur dans un espace-temps pour le moins destabilisant.

«J’ai beaucoup travaillé sur le montage pour trouver la structure du film, explique le réalisateur et producteur. J’ai essayé de ne reprendre qu’une partie du premier film ou de ne pas du tout le reprendre… Mais je me suis rendu compte que sans les trois premières minutes de Terra mia, qui posent clairement la question de l’immigration, tout le reste n’a pas de sens. Tout commence quand un village se vide de ses habitants qui partent ailleurs pour essayer de survivre. Ce n’est qu’après que se greffent là-dessus les questions d’identité, d’appartenance, de nationalité, de langue, de culture… Mais on ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs. Il fallait tout reprendre à zéro, c’est-à-dire là où j’ai commencé il y a 14 ans. J’ai un tout petite peu coupé, mais vraiment pas grand-chose.»

Mais pourquoi revenir sur cette thématique 14 ans plus tard? «Probablement parce que la question n’était pas encore soldée. Ce qui m’a intéressé, c’était de reprendre rendez-vous avec la vie, faire une photographie de la vie aujourd’hui après toutes les promesses qu’on s’est faites et les illusions qu’on avait. C’est intéressant car les rendez-vous avec la vie ne sont pas toujours ceux auxquels on pense. C’était pour moi une façon de continuer cette histoire. Et la seconde partie du film, la partie récente, s’est greffée naturellement sur le chapitre plus ancien.»

Le choc des générations

Ainsi, Rotunno retourne faire un tour à Montemilone, en Balisicate, l’extrême sud de l’Italie et depuis longtemps l’une des régions les plus pauvres de la péninsule. Pour couronner le tout, le village est assez distant de la mer pour ne pas réussir à devenir une destination touristique. Le changement est saisissant, d’autant que pour le spectateur, ces 14 années ne sont séparées que par quelques dizaines de minutes.

Avec ces images, la désertification des campagnes prend tout son sens. Alors que le paese n’était déjà pas très vivant dans les années 90, il donne, là, presque une impression de village fantôme. Les vieux, restés ou revenus au village, peu à peu, prennent place au cimetière, les jeunes sont partis travailler et vivre dans les grands centres urbains et les autres, ceux qui ont émigré en se promettant de rentrer dès que possible après une vie de travail loin de chez eux, ont renoncé à revenir. Les parents du réalisateur sont dans ce cas-là, leur famille désormais installée au Luxembourg. Rentrer «au pays» serait un nouveau déracinement.

Le choc est fort mais comment donner tort aux enfants du réalisateur, également présents dans le film, nés au Luxembourg, élevés en grande partie à la luxembourgeoise, pour qui l’Italie ne représente plus grand-chose, si ce n’est un endroit où aller de temps en temps en vacances. Des enfants qui, de toute manière, ne parlent pas l’italien, cette langue qui pourrait encore les unir à cette famille désormais lointaine, qui elle ne parle pas les langues officielles grand-ducales.

«Une grande partie de l’identité se trouve dans la langue. C’est le seul lien fondamental qui permet à une famille de tenir. Quand on ne parle plus la même langue ou qu’on n’a pas au moins une langue en commun, la famille n’existe plus. Car il ne peut plus y avoir de communication. Ce n’est pas un des éléments que j’ai voulu mettre en avant dans le film mais c’est latent», reconnaît Donato Rotunno. Qui reste, lui, selon ses enfants, et contrairement à eux, italien avant tout. «Nous sommes ce que nous sommes à travers le regard des autres, relance le réalisateur, notamment de nos proches. Ce qui peut faire qu’une même personne peut être perçue ici comme un Italien et là-bas comme un Luxembourgeois.»

Vaste réflexion en somme que ce Terra mia terra nostra, réflexion qui touche tout le monde. «Il y avait énormément de Portugais à l’avant-première mardi dernier et ils m’ont dit que, pour eux, c’est exactement la même histoire. Parce que ça ne parle pas forcément de l’Italie mais des origines et de l’immigration au sens large», souligne le réalisateur. Le film – qui a permis à Donato Rotunno de «vivre (son) Italie avec beaucoup plus de sérénité» – est projeté à l’Utopia les trois prochaines semaines. Ensuite, les responsables espèrent «une présence forte dans des festivals». Pour le revoir au Luxembourg ensuite, il faudra attendre la sortie en DVD, l’an prochain. Autant ne pas le rater en salles.

Terra mia terra nostra, de Donato Rotunno. À l’Utopia.

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Le réalisateur italo-luxembourgeois Donato Rotunno se penche de nouveau sur le thème des origines et du déracinement un très beau documentaire Terra mia terra nostra, en ce moment en salles. De notre journaliste
Pablo Chimienti

Dans Terra mia terra nostra, le réalisateur Donato Rotunno filme les siens. Sa famille, son village d’origine, ses enfants… Mais il ne réalise pas pour autant un film familial. Ce documentaire possède, bien au contraire, une portée universelle. Immigration, identité, origines, traditions, souvenirs, langues… sont autant de thèmes traités ici à travers le quotidien d’une famille. Avec retenue, modestie et tact. Un film touchant sur une histoire personnelle qui renvoie à celle de l’humanité tout entière.

En revoyant son film sur grand écran, mardi, lors de l’avant-première à l’Utopolis, Donato Rotunno, fils d’immigrés italiens né au Luxembourg, était ému. Ému de revoir son village, ses cousins, son frère, ses parents… Rien de tout cela chez le spectateur lambda. Ou presque. Car le film, avec sa structure surprenante – le réalisateur reprend presque entièrement Terra mia, un court métrage tourné il y a 14 ans, et y ajoute une seconde partie tournée récemment, Terra nostra – plonge quand même le spectateur dans un espace-temps pour le moins destabilisant.

«J’ai beaucoup travaillé sur le montage pour trouver la structure du film, explique le réalisateur et producteur. J’ai essayé de ne reprendre qu’une partie du premier film ou de ne pas du tout le reprendre… Mais je me suis rendu compte que sans les trois premières minutes de Terra mia, qui posent clairement la question de l’immigration, tout le reste n’a pas de sens. Tout commence quand un village se vide de ses habitants qui partent ailleurs pour essayer de survivre. Ce n’est qu’après que se greffent là-dessus les questions d’identité, d’appartenance, de nationalité, de langue, de culture… Mais on ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs. Il fallait tout reprendre à zéro, c’est-à-dire là où j’ai commencé il y a 14 ans. J’ai un tout petite peu coupé, mais vraiment pas grand-chose.»

Mais pourquoi revenir sur cette thématique 14 ans plus tard? «Probablement parce que la question n’était pas encore soldée. Ce qui m’a intéressé, c’était de reprendre rendez-vous avec la vie, faire une photographie de la vie aujourd’hui après toutes les promesses qu’on s’est faites et les illusions qu’on avait. C’est intéressant car les rendez-vous avec la vie ne sont pas toujours ceux auxquels on pense. C’était pour moi une façon de continuer cette histoire. Et la seconde partie du film, la partie récente, s’est greffée naturellement sur le chapitre plus ancien.»

Le choc des générations

Ainsi, Rotunno retourne faire un tour à Montemilone, en Balisicate, l’extrême sud de l’Italie et depuis longtemps l’une des régions les plus pauvres de la péninsule. Pour couronner le tout, le village est assez distant de la mer pour ne pas réussir à devenir une destination touristique. Le changement est saisissant, d’autant que pour le spectateur, ces 14 années ne sont séparées que par quelques dizaines de minutes.

Avec ces images, la désertification des campagnes prend tout son sens. Alors que le paese n’était déjà pas très vivant dans les années 90, il donne, là, presque une impression de village fantôme. Les vieux, restés ou revenus au village, peu à peu, prennent place au cimetière, les jeunes sont partis travailler et vivre dans les grands centres urbains et les autres, ceux qui ont émigré en se promettant de rentrer dès que possible après une vie de travail loin de chez eux, ont renoncé à revenir. Les parents du réalisateur sont dans ce cas-là, leur famille désormais installée au Luxembourg. Rentrer «au pays» serait un nouveau déracinement.

Le choc est fort mais comment donner tort aux enfants du réalisateur, également présents dans le film, nés au Luxembourg, élevés en grande partie à la luxembourgeoise, pour qui l’Italie ne représente plus grand-chose, si ce n’est un endroit où aller de temps en temps en vacances. Des enfants qui, de toute manière, ne parlent pas l’italien, cette langue qui pourrait encore les unir à cette famille désormais lointaine, qui elle ne parle pas les langues officielles grand-ducales.

«Une grande partie de l’identité se trouve dans la langue. C’est le seul lien fondamental qui permet à une famille de tenir. Quand on ne parle plus la même langue ou qu’on n’a pas au moins une langue en commun, la famille n’existe plus. Car il ne peut plus y avoir de communication. Ce n’est pas un des éléments que j’ai voulu mettre en avant dans le film mais c’est latent», reconnaît Donato Rotunno. Qui reste, lui, selon ses enfants, et contrairement à eux, italien avant tout. «Nous sommes ce que nous sommes à travers le regard des autres, relance le réalisateur, notamment de nos proches. Ce qui peut faire qu’une même personne peut être perçue ici comme un Italien et là-bas comme un Luxembourgeois.»

Vaste réflexion en somme que ce Terra mia terra nostra, réflexion qui touche tout le monde. «Il y avait énormément de Portugais à l’avant-première mardi dernier et ils m’ont dit que, pour eux, c’est exactement la même histoire. Parce que ça ne parle pas forcément de l’Italie mais des origines et de l’immigration au sens large», souligne le réalisateur. Le film – qui a permis à Donato Rotunno de «vivre (son) Italie avec beaucoup plus de sérénité» – est projeté à l’Utopia les trois prochaines semaines. Ensuite, les responsables espèrent «une présence forte dans des festivals». Pour le revoir au Luxembourg ensuite, il faudra attendre la sortie en DVD, l’an prochain. Autant ne pas le rater en salles.

Terra mia terra nostra, de Donato Rotunno. À l’Utopia.

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